Vie quotidienne

Plantes tinctoriales et techniques medievales de teinturiers.

D’une manière générale, l’activité tinctoriale est importante au Moyen-âge. On distingue les teintures végétales des teintures animales dans un premier temps, puis à l’intérieur de la première partie les couleurs communes autour des variations du jaune et les couleurs plus rares que sont le bleu et le rouge.

Dans cette époque très attachée à la symbolique, il est évident que les différentes teintes vont avoir une portée sociale en fonction de la rareté des produits de fabrication.  Les jaunes, marrons,  sont plutôt réserver au peuple… on rejoint la symbolique de la terre. Les bleus et les rouges, sont plutôt réservés à ceux qui peuvent se le permettre financièrement mais aussi aux nobles, symbolique de l’aérien. Dans cet article, je vais évoquer très sommairement les plantes, les méthodes de teinture employées.

Les plantes tinctoriales.

La gaude, autrement appelée aujourd’hui réséda des teinturiers,  produit grâce au principe colorant qu’elle contient une teinte jaune particulièrement solide. Déjà évoquée par Pline au Ier siècle, il est vraisemblable que  les Gaulois la connaissaient également ou l’ont connu avec l’expansion romaine. La plante sèche entière est utilisée.

Le carthame, utilisé principalement par les Egyptiens, est également diffusé par les Romains. Il sert également à produire une teinture jaune comme la gaude, mais il entre aussi dans la composition du rouge dit “rouge d’Espagne” qui est un rose-cerise qui sert à colorer les visages. On l’appelle aussi “safran bâtard” car il a souvent servi à falsifier le véritable safran.

Le safran est importé puis cultivé en France à partir du Xème siècle dans quelques régions. Sa culture se développe après les Croisades dans quelques régions comme le Gâtinais, ou le Languedoc. Il donne une teinture jaune-orangé.

Les “graines d’Avignon”, fruit de l’arbuste appelé Neprun fétide, est également utilisé pour obtenir des jaunes.

La serratule, aujourd’hui sarrette des Teinturiers, donne également une coloration jaune.

Le genêt des teinturiers permet d’obtenir des gammes de vert en ajoutant aux pigments des plantes du sulfate de cuivre.

L’orcanette est une plante méditerranéenne qu’on utilise pour obtenir une teinte rouge. Après avoir laissé sécher la racine quelques temps, celle-ci devient rouge foncée. On utilise le colorant qui provient de la partie externe de la racine. Très soluble dans les matières grasses , il a servit de base dans les onguents ancêtres de nos rouges à lèvres dès l’Antiquité.

La racine de la garance est également utilisée depuis l’Antiquité pour les teintes rouges vifs, “rouge turc”. Les Gaulois ont obtenu des teintes violettes en y mélangeant du suc de pastel. Après la chute de l’Empire romain, on continue de la produire dans le nord de la France et plus particulièrement en Normandie. Dès le XIIème siècle, la réputation de  l’écarlate de Caen n’est plus à faire.  Il existe une autre variété, qui donne une teinte plus claire, nommée garance voyageuse.

Le pastel / guède permet d’obtenir les gammes de bleu. Utilisée dès le Néolithique, cette plante est introduite par les échanges lors des Croisades et exploitée au Moyen-âge en Picardie, en Normandie et particulièrement en Languedoc.  On récolte les feuilles que l’on broye dans des moulins à pastel.

Les techniques des teinturiers à travers l’exemple du pastel.

Les techniques sont extrêmement réglementées : colorants et mordants autorisés sont définis par les différentes corporations de teinturiers. On ne tient pas les fils (à l’exception de la soie), mais directement le tissu. On a déjà conscience de la pollution que cela engage, de fait on tient ces industries en retrait des villes.

En ce qui concerne le pastel, on récolte les feuilles, elles sont lavées, broyées et transformée en pâte qu’on laisse fermenter huit semaines. Il est capitale de surveiller la préparation pour parer à tout pourrissement. La pâte ainsi obtenue sert à l’élaboration de boules pressées de la taille d’un pamplemousse appelées cocagnes. Ces boules représentes environ un kilo de plantes compactées. Elles sont réalisées par les femmes et les enfants principalement. On entrepose ensuite la cocagne sur des claies entre quatre et six semaines pour le séchage.

Ces boules sont ensuite broyées à nouveau au moulin. Elles deviennent des agranats Une deuxième fermentation est effectuée dans un mélange d’eau croupie et/ou d’urine humaine. Les pisseurs, dont on paye la boisson, sont chargés d’uriner dans le mélange pendant que d’autres remuent afin d’assurer le plus justement possible une bonne fermentation.

L’urine est un mordant parmi d’autres comme le tartre, l’alun, la chaux… Le mordançage est une étape importante qui va être plus ou moins longue en fonction des teintes à produire.  La garance et la gaude exigent un fort mordançage, alors que la guède et l’indigo n’en ont pas besoin. Très vite on va opérer des distinctions d’ordre technique entre les teinturiers pour lesquels cet étape est nécessaire  qu’on appelle les teinturiers de bouillon et les autres, teinturiers de cuve qui teignent sans faire bouillir voir à froid.

Le mélange est de couleur jaune qui tire sur le vert : on y plonge les tissus un certain temps. Il ressort vert-jaune comme sur la photo ci-dessous.

La couleur bleue pastel est obtenue par oxydation lors du séchage à l’air du tissu. On multiplie les bains en fonction de la teinte que l’on souhaite obtenir. Ci-dessous, la même pièce de tissu après quelques instants à l’air libre.

Notez bien qu’on peut tout à fait obtenir des violets ou des verts en y mélangeant d’autres plantes tinctoriales. Le moult final après teinture est réutilisé pour peindre volets, maison etc…

C’est l’indigo, à la fin du Moyen-âge, qui détrône le pastel parce qu’il est plus facile à employer, moins cher à fabriquer et surtout que sa couleur est plus intense (approximativement vingt fois plus concentrée). Cependant, cela ne signifie pas pour autant la fin du pastel qu’on retrouve à d’autres moments de notre histoire.

En attendant, je vous invite à regarder le petit film de 8minutes qui explique de manière plus ludique les usages actuels du pastel  à Lectoure. C’est plus interactif qu’un long discours.

Si vous passez à coté de Lectoure, ne manquez pas d’aller visiter l’Ancienne Tannerie qui explique tout cela beaucoup mieux que moi. La visite est totalement gratuite pour les individuels selon les disponibilités des teinturiers. N’hésitez pas à vous renseigner sur leur site. De plus, si quelqu’un a des précisions, ou des articles, sur les modalités d’extraction des autres plantes, je pourrais compléter l’article. Donc lâchez-vous en commentaire si besoin.

Portée symbolique.

Concernant le métier de teinturier, il est assez mal considéré tout en suscitant l’intérêt. En effet, les opérations chimiques qu’on connait bien aujourd’hui sont alors perçues comme des processus alchimiques. De plus, la teinture s’apparente aux yeux du commun à la tromperie puisqu’on change les qualités visuelles du tissu de manière assez étrange, des fraudes sont également constatées parfois.  Les industries se trouvent en retrait des ville et on y travaille dans des conditions spéciales difficiles, notamment très odorantes.

Outre la distinction technique évoquée plus haut, les teinturiers sont spécialisés au Moyen-âge dans une gamme de couleurs :  noir, bleus, violets d’une part, rouge, jaune de l’autre. Ils sont sous licence et ne peuvent teindre qu’une des deux catégories.  Dans certaines villes allemandes ou italiennes, on se spécialise même en fonction d’une matière colorante unique. C’est un métier très compartimenté, et comme pour tous les autres, ils doivent répondre à des critères de qualité précis.

Il ne faut pas négliger l’importance des teintures au Moyen-âge.  Au même titre que l’alimentation que nous avons évoqué ailleurs ou que le choix de tel ou tel perspective médicale, celle-ci a une portée symbolique forte car le choix du vêtement dans sa coupe et sa colorie est conditionné par la classe sociale de celui qui le porte.  La couleur du vêtement ainsi que les tissus sont donc marqueurs sociaux.

Jusqu’au XIIème siècle, les codes sociaux s’organisent autour de trois couleurs : le noir et ses opposés, le prestigieux rouge et le  blanc. Entre le milieu du XIIème et le XIIIème, une nouvelle gamme apparait : bleu, jaune et vert. Autrement dit, le système à six couleurs que nous utilisons encore aujourd’hui.

Il y a donc, de fait,  réorganisation sociale autour de ces nouvelles teintes. Cela ne se fait pas sans luttes intestines entre les différentes corporations qui prennent le pas les unes sur les autres au gré des modes. Ceux qui ont les moyens portent des couleurs vives obtenues avec des teintures de qualité qui, comme le safran, le bois de brésil ou le kermès, viennent des Indes et du Proche-orient en transitant par Venise.  Tandis que les autres ont des couleurs plus délavées, voire grisées à cause des teintures végétales locales ou  de moindre prix et un nombre de bains moins important.

Gardons toujours en tête que le paysan est associé à la terre, le noble à l’air… de se fait, les colories suivent cette représentation du monde.  Les couleurs employées sont les mêmes quelle que soit la classe sociale du porteur du vêtement, cependant ce sont les modalités de teinte qui vont changer.

Étrangement, là où l’homme moderne ne distingue pas un bleu clair et un bleu foncé comme deux couleurs différentes mais plutôt comme deux gammes d’une même couleur, ça n’est pas du tout le cas au Moyen-âge.   On distingue plutôt les couleurs en fonction de leur portée sociale : autrement dit, on distingue bleu, rouge , vert , jaune francs d’un côté et de l’autre les mêmes teintes mais délavées.

La portée économique de l’industrie tinctoriale : l’exemple du bleu pastel.

A partir de la fin du XIIème siècle, le bleu devient une couleur royale. Les aristocrates l’utilisent également en hommage et /ou par imitation de plus en plus. La grande quantité de plante nécessaire  à la réalisation des cocagnes ( une tonne de plante pour deux kilos de colorant) en fait très vite un produit de luxe. Le bleu, couleur noble, détrône le noir qui est consacré à l’Eglise et la justice pendant un siècle. On dépense des fortunes pour obtenir les pièces de tissu bleu roi.

Des régions vont se spécialiser dans la culture de l’Isatis tinctoria qui est le nom latin de la guède. C’est le cas de la Picardie, la Normandie notamment puis à partir du XIVème , le Languedoc et Thuringe.  Toulouse devient alors, avec cette dernière, la capitale de l’exportation de ce qu’on nommait l’0r bleu. Les teinturiers les plus aisés s’enrichissent rapidement grâce aux réseaux commerciaux européens et extra-européens. Ainsi, en 1525, c’est le marchand Pierre de Berny qui se porte caution pour assurer la libération de François Ier après la bataille de Pavie.

Au XIVème siècle, le noir semble reprendre le pas sur le bleu après les épidémies de peste : freiner l’importation de produit de luxe menant à la ruine des classes aisées, stimuler la production locale et une mise en avant de cette couleur comme vertueuse semblent être les raisons qui ont motivé cette perte de vitesse.  On crée alors des teintures noires luxueuses, qui feront du XVème le siècle du noir.

Les corporations de teinturiers sont puissantes, et n’hésitent pas à se tirer dans les pattes à chacune de ces évolutions pour essayer de garder le monopole. On distingue une hiérarchie supplémentaire à celles évoquées concernant la couleur à partir de la qualité des productions.

A cause de la variété des étoffes à teindre et de la différence des apprêts, il s’établit entre les teinturiers des catégories spéciales un même teinturier ne pouvait teindre les soies, les laines, les toiles ou les draps. Il fallait qu’il opte pour l’une ou l’autre de ces parties, s’il voulait changer, il devait en demander l’autorisation au juge de police. Son choix fixé, il ne pouvait travailler dans un autre sans encourir des amendes des confiscations et même la privation de la maîtrise.

Il y avait donc la corporation des teinturiers du grand teint, celle des teinturiers petit teint, en troisième lieu celle des teinturiers en soies, laines, fils qui contenait  à elle seule trois catégories d’ouvriers les uns pour les soies, les autres les laines, les troisièmes pour les fils. Les trois catégories ne formaient qu’un seul corps régi par une administration commune.

Dictionnaire des confréries  et des corporations d’art et métiers, Toussaint Gautier.

Les artisans grand teint ne travaillent que la plus belle étoffe avec les colorants les plus nobles ce qui donnent les couleurs les plus vives au meilleur maintien. Les artisans petit teint s’occupent du reste de la clientèle et utilise des matériaux moins stables donc de qualité moindre. Les seconds sont soumis à une réglementation et une taxation différente puisqu’ils utilisent souvent des produits locaux.  Cela tant à prouver que l’organisation économique et juridique de l’industrie tinctoriale était véritablement protéiforme et organisée.

J’espère avoir résumé le plus clairement possible l’usage des plantes tinctoriales et les enjeux économiques et sociaux de celui-ci. Je remercie aussi Denise pour l’intérêt qu’a suscité son intervention. Je m’efforcerai dans un prochaine article de m’attacher à la symbolique des couleurs. A suivre donc…

 

sources :

Les plantes du jardin médiéval, Michel Botineau, Ed. Belin.

- Intervention de Denise LAMBERT sur la Médiévale de Provins.

- Mille ans de révolutions économique , la diffusion du modèle italien. Rémy Volpi. ,

- Dictionnaire des confréries  et des corporations d’art et métiers, Toussaint Gautier.

 

3 Responses to Plantes tinctoriales et techniques medievales de teinturiers.

  1. Cernunnos says:

    Suite à une remarque pertinente de Thierry Mesnig sur le Facebook du site, j’ajoute quelques infos supplémentaires en commentaire.

    Pour les gammes de bleus/mauves/violets, il y a deux plantes que je n’ai pas citée : le tournesol et la maurelle.

    Après quelques petites recherches, la maurelle était à priori plus utilisée pour des encres servant à l’écriture que pour des teintures de tissu, d’où peut-être sont absences parmi les plantes tinctoriales dans mon livre. Sa couleur tire plutôt vers le brun.

    Toutefois, un article intéressant de France pittoresque explique également qu’on l’utilisait pour imbiber des tissus qui partaient ensuite en Hollande pour teindre des fromages et qu’a priori la production était très localisée autour de Gallargue dans le midi.

    Le tournesol quand à lui est utilisé effectivement pour obtenir des teintes froides allant du bleu au violet.

    N’hésitez pas à me contacter si vous avez des infos à partager ou à mettre ici des compléments. Je vais essayer de me procurer l’article pour avoir des précisions de mon côté.

    Merci Thierry.

  2. Pingback: Paint it Blue: The history of Woad

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