Vie quotidienne

Impact du sacre dans la vie des anciens scandinaves.

Le Codex Regius , manuscrit islandais du XIIIème siècle, contient l’Edda poétique. Il s’agit d’une somme de poèmes en norrois qui constituent à ce jour notre plus importante source sur la mythologie scandinave. Elle serait l’oeuvre de Saemund le Sage, et serait datée du XIème siècle. Je vous recommande la lecture du volume chez Fayard présenté et traduits par Régis BOYER, car son ouvrage est très bien documenté et permet de saisir tous les enjeux de la société civile des anciens scandinaves et surtout le poids du sacré dans leur tradition. Ce que nous appelons aujourd’hui “viking” n’est pas uniquement un gros bourrin combattant comme on a pu le croire, si on se penche avec attention sur la réalité historique de ces fausses représentations véhiculés par les sources des pillés aussi bien que par la vision des Romantiques.

 

Présentation de l’Edda poétique.

Vraisemblablement, il s’agit d’un corpus de sagas en vers, sans auteur particulier, qui auraient été compilés entre le VIIIème et le XIIIème siècle.  On y distingue globalement deux types de textes : les références historiques, et les références mythologiques. Cependant, ces ouvrages sont aussi à prendre avec beaucoup de circonspection. A la fois récit historique et hagiographique, ces légendes orales passées à l’écrit demandent à ce qu’on relativise leur contenu puisqu’ils ont à la fois un objectif politique et moral, et qu’elles sont écrits plus tardivement par des hommes dans le respect de la plus pure tradition latine et chrétienne. On peut supposer que la venue progressive du christianisme a amené les auteurs à passer à l’écrit la poésie scalde pour la conserver mais que ceux-ci ont subi une certaine influence chrétienne progressive. Il est particulièrement intéressant de voir comment les motifs traditionnels païens ont été ainsi transformés, mais nous n’avons que fort peu de connaissances sur les premiers. Il faut donc faire preuve d’une grande méfiance.

Toutefois, on ne peut nier pour autant la richesse de la poésie scalde qui s’est fixée en Islande à partir du XIIème siècle  mais qui est plus généralement scandinave. La complexité de sa métrique bien particulière est remarquable, d’autant plus qu’on n’en connait pas clairement l’origine. Le scalde est un poète historiographe, chargé de raconter et glorifier les actions du  jarl oralement. La forme poétique de ses textes est très particulière. Dans son Edda dit Edda de Snorri, l’auteur écrit en prose au XIIIème siècle, justement pour préserver cette forme spécifique. Métrage précis, allitérations répétées, usage de la périphrase, et d’autres caractéristiques typiques sont mises en avant comme fondement même de la forme de ces écrits, au détriment parfois de la syntaxe même.

Si la religion chrétienne est progressivement imposée par la royauté et les notables dans la sphère publique, il va de soit qu’elle s’est aussi adaptée à la culture locale qui l’a assimilée, et qu’on continue le plus souvent à vénérer les anciens dieux en plus du nouveau dans la sphère privée.  Il est vraisemblable que ce peuple commerçant, tout en adoptant le dieu majoritaire pour se simplifier la relation clientèle, ait conservé ses propres pratiques.  De fait, il est difficile d’estimer la part de l’influence païenne et la part de l’influence chrétienne dans ces textes.

 

Du symbole du guerrier viking à une certaine réalité historique.

Ce n’est que dans la seconde moitié du XIXème siècle que les Français découvrent ce nom de “viking” à travers les travaux des Romantiques. Il désigne alors le guerrier-pillard scandinave tel que nous en avons la représentation collective aujourd’hui. Cependant, la réalité historique de cette image est à relativiser. Oubliez d’entrée de jeu les grands massacres racontés par les moines plutôt pleurnicheurs, vu la taille d’un bateau viking, on manque de bras pour prendre d’assaut un monastère!

Au Moyen-âge, ils sont qualifiés de Nordmanni par leurs victimes (en latin, les Hommes du Nord, qui donne aujourd’hui les Normands). Il est intéressant de savoir que les Scandinaves eux-mêmes utilisaient le terme de vikingar pour nommer ceux qui  fara i vikingu, c’est-à-dire ceux qui s’embarquaient pour mener des expéditions. Cependant, ces derniers ne représentaient pas la majorité. Et c’est justement cet aspect qui nous est un peu moins connu dans notre imaginaire collectif. De plus, les hypothèses concernant la réalité historique de la vie des anciens scandinaves sont nombreuses mais peu fiables au regard des certitudes que les historiens peuvent avoir.

Concernant les pratiques sacrés, ces certitudes sont encore moins nombreuses pour les raisons que nous avons déjà évoquées mais aussi parce que les récits mythiques sont principalement oraux dans un premier temps, et passent à l’écrit tardivement de manière dénaturée. Je m’appuierais sur le travail de R  BOYER sur la question pour tenter d’aller un peu plus loin.

Le sacré chez les anciens scandinaves.

En réalité, je devrais parler de sacréS puisque nous allons voir que celui-ci s’inscrit de façon omniprésente à l’échelle individuelle, à l’échelle de la famille et du clan, et évidemment à l’échelle du monde. Nous allons nous intéresser aux deux premières.  R. Boyer parle d’un triple plan homothétique où toutes choses s’inscrivent chez les Germains. Ces trois plans sont superposés et de même importance d’où l’usage de l’image de l’homothétie, et ils sont le fondement même du droit et du “pacte social” des anciens scandinaves.

Plan individuel.

Les Nornes et plus particulièrement/ou les Dises, on ne sait pas trop si les deux entités sont différentes ou si les secondes sont une autre figure des premières, jouent un rôle capital dans la perception du sacré. Elles s’occupent chaque jour d’arroser l’arbre monde Yggdrasil pour empêcher son désêchement, c’est dire l’importance de ces trois divinités : Urdr, le passé, Verdandi, le présent et Skuld, l’avenir.

Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement ici c’est qu’elles président à la naissance de chacun à l’image des trois bonnes fées de Cendrillon ou des Parques grecques tout en impliquant d’autres concepts moi connus. Nul ne peut aller à l’encontre de leur choix,  pas même les dieux. Elles distribuent qualités et/ou défauts à chaque individu et de fait à chaque clan et chaque nation et de manière égale aussi bien bontés que malheurs.

L’âme, hugr, est la forme interne concédée à chaque homme par le Destin, à l’hamr son corps astral. Ce destin est façonné et annoncé progressivement par les Nornes à son récipiendaire dans des visions ou rêves de sorte que tout est connu d’avance et bouclé.  L’importance de la notion de “Destin” chez ses peuples est marquée par le nombre d’occurrences qui font références à ces interventions divines : tima, lukka, sköp, happ, gaefa, gifta, heill, forlög, øilög,…

On aurait pu croire qu’un peuple dans lequel l’influence du destin est si importance se contenterait d’être passif, à l’image du fatum gréco-latin subi, pourtant ça n’est pas le cas. En effet, R. Boyer écrit : Les croyances du paganisme germain reposent sur l’acceptation et l’accomplissement de ce destin pleinement repris à son compte et assumé. Cet auteur s’appuie notamment sur Folk Ström et Henrik Ljungberg qui ont montré que l’image du Viking sans religion ne repose sur aucune source.

Rentrons un peu plus encore dans le détail. Chaque homme dispose à sa naissance d’une puissance propre appelé mattr (littéralement mesure de ce dont on est capable.) et d’une aptitude à pouvoir, capacité de chance appelée megin. Mattr et megin constituent le ou la gifta ou goefa, du verbe gefa : donner. Autrement dit, les Nornes effectue une sorte de dépôt initial qui marque comment l’Homme va s’inscrire dans le sacré dont il est le réceptacle conscient puisqu’il y participe.

On comprend mieux cette image du nordique ignorant la peur et la faiblesse ainsi que les notions de courage et questions d’honneur qui remplissent les sagas… En tant que dépositaire du sacré, la lâcheté et le mépris de soi sont inconcevables ainsi que sacrilèges La dignité de l’homme et le courage réside dans l’accomplissement de sa destinée, son incarnation volontaire et sa prie en charge totale.

Rien n’est immuable et l’individu peut perdre ce qu’il a reçu  ou gagner ce qu’il n’a pas eu à force d’actes courageux. Il lui appartient entièrement de se découvrir et d’assumer.

L’individu ne saurait évoluer seul dans la mesure où l’accomplissement dont je viens de parler ne se mesure qu’au regard d’autrui.  L’héroïsme viking c’est d’atteindre l’accomplissement de soi par tous les moyens et malgré toutes les épreuves, et surtout que ça se sache. L’estime, ou ordstir, signifie textuellement “agitation de paroles”. De fait, la personne va chercher toute sa vie à s’accomplir par des actes qui lui permette d’exprimer le don qu’on lui a fait en le manifestant aux yeux de tous par des actes qui le traduisent. D’où l’importance de l’honneur et de la honte, qui sont directement liées au sacré.

La honte est perçue comme un reniement du sacré qui ne peut être restauré que par la vengeance, le plus souvent sanglante après joute entre les deux parties. On comprend mieux aussi pourquoi l’exclusion du clan est considérée comme étant pire que la mort.  Au delà de l’individu, c’est la part de sacré qui est en lui qui est atteinte ou éteinte.

Notons tout de même, contrairement à l’image que nous en avons, que la vengeance n’est pas une obligation religieuse puisque jusqu’à présent attestée par aucun texte.  Pour permettre une vie sociale correcte, on remarque que tous les codes juridiques germaniques s’efforcent de mettre en place un système de compensations visant à éviter les pratiques de vengeance sanglante. La vengeance est un droit, il ne s’agit pas d’y faire opposition, mais tous les arrangements sont possibles afin de permettre l’évitement de cercles vicieux nuisibles à tous.

Plan familial / plan du clan.

Ce que nous avons expliqué à l’échelle individuelle est aussi valable sur ce plan-ci. En effet, le clan est lui-même le réceptacle d’un don qu’il appartient à la famille de préserver dans un premier temps puis de faire éclater au grand jour, et dont chaque membre est dépositaire. C’est la hamiingja. Elle n’est pas définitive et la famille se doit de la faire fructifier. Elle représente le lignage et l’influence des aïeux  sur la famille. Ici, le dépôt effectué par les Nornes est plus de l’ordre de la victoire combattante, la prospérité ou la paix pour la famille.

Le culte chez les anciens peuples germains est un ensemble de pratiques rituelles visant à entretenir au sein de la famille et du clan l’existence vivante en chacun d’un atout divin déposé par les Nornes. Ceci explique tout à fait pourquoi la famille se sent insultée pour une personne et le fait que la vengeance puisse s’exercer sur un tiers qui n’est pas le sacrilège.

 

Le guerrier et le sacré.

Nous avons vu comment le sacré inspirait hommes et clans, gloires et disgrâce. Il structure l’individu, la famille. Mais où tout cela mène-t-il?

L’objectif de ces luttes pour l’accomplissement de soi est l’obtention de la paix.  Paradoxalement, c’est l’équilibre et la plénitude que recherchent les Germains aussi bien à l’échelle individuelle que celle du clan.  De fait, la notion d’équilibre est essentielle. Je n’entends pas par paix le sens chrétien du terme, cette espèce de fixation, d’extase. Mais bien l’équilibre entre des tensions de forces, qui peuvent être parfois opposées, mais toujours égales.

La paix est finalement l’adéquation entre l’idée qu’on a de ce qu’on est et ses actes qui conduit à la prospérité. Il n’existe d’ailleurs pas de mot pour dire la guerre en norrois, mais ùfridr qu’on traduit littéralement par “non-paix”.

 

Le sacré et le droit.

Si on tient compte de cette volonté d’adéquation que nous avons très clairement mis en avant, on comprend mieux la souplesse et l’adaptation du système juridique de ces peuples. Si l’on se penche attentivement sur les codes juridiques en notre possession, on peut dégager quelques traits caractéristiques : règlement des litiges par compensation en argent, respect des droits de l’individu (hommes et femmes) et du clan, plusieurs juges, productions de témoins systématique, arbitrage. On rend la justice a priori en fonction des circonstances, il n’y a pas de concept de droit général comme c’est le cas dans le droit romain.

Le droit et le sacré sont liés puisqu’en faisant tort aux autres, c’est avant tout à lui-même que l’individu fait du tort. L’espace du thing où est rendu la justice est non seulement généralement placé proche des temples, mais constitue un espace inviolable où le condamné ne peut être attaqué en dehors de ce que prescrit le code. L’exécution, si il y a, a lieu a distance, sacrée et égale, du domicile de l’accusé.  Le godi est à la fois “prêtre” et juge et son influence sur la politique locale est souvent liée à ses deux fonctions ce qui a pour conséquence l’ajout à cela d’un rôle d’administrateur. Ce lien entre droit et sacré explique notamment les rituels de prise de possession des terres par le feu lors des déplacements des peuples nordiques.

Attention, ce droit ne repose pas sur une idée de “justice” au sens où nous l’envisageons actuellement mais bien sur une adéquation entre l’individu et la part de sacré en lui. Le droit n’est donc pas forcément toujours du côté du juste. Ce qui peut nous paraître absurde aujourd’hui, et qui a pu aussi faire passer les scandinaves pour des barbares aux yeux de bien des gens.

Si on part du principe que les agissements d’une personne sont le fruit de cette part de sacré en lui, il est impossible et sacrilège de lui faire avouer qu’il a mal agi. De fait, on a pu dire que la force prime sur le droit dans les peuplades scandinave… mais en réalité il est plus juste de préciser :  la force qui est en cet individu prime sur celle que son détracteur a choisi de convoquer du droit qui figure dans le code.

 

Le culte.

Il est intéressant que le vieux norrois de connaisse pas de mot pour le concept “religion”.  Il emploie sidr qui correspond à “culte”, “coutume”. forn sidr signifie “pratique ancienne”, heidinn sidr “paganisme”.  R. Boyer insiste particulièrement avec toute la prudence qui s’impose en allant jusqu’à dire qu’il n’existe pas de religion stricto sensu en dehors de la traduction du sacré par les actes dont nous avons longuement parlé.

Il n’existe pas de texte contemplatif  ou métaphysique qui nous laisserait penser qu’en dehors de ce culte que nous avons évoqué, il existe un dogme. Pour mieux exprimer cette idée, il n’existe pas de mot pour le concept de croyance. On utilise verbe blotà qui signifie sacrifier / offrir un sacrifice. Vraisemblablement, il n’y avait pas non plus ni temple ni idole.

Tout ça pour dire quoi? Simplement que si le sacré soutient le devenir de chacun dès sa naissance, préside au comportement de tous, transcende également le vivre ensemble à travers les questions juridiques et la formation du “contrat social”, il ne semble pas être assujetti à une religion mais plutôt renforcé par un certain nombre de rituels périodiques de qui le cristallisent autour d’un sacrifice, humain et/ou animal, qui se termine en banquet comprenant des libations de bières et/ou d’hydromel. On portait des “toast” aux dieux et aux anciens. Quand aux cultes privés, il s’agit vraisemblablement plus d’hommages aux aïeux et de magie/médecine.

 

La mort comme retour au sacré.

Nous avons en notre possession un témoignage très intéressant que cite  R. BOYER, traduit par Marius Canard, Ibn Fadlân. Voyage chez les Bulgares de la Volga. Ce voyageur diplomate arabe assiste en 922 à la cérémonie d’incinération d’un chef rùs, qu’ont traduit par Varrègues a priori issu des déplacements des vikings suédois.

Il décrit très bien la scène avec beaucoup de précision même s’il faut toujours prendre cela comme un témoignage de seconde main du fait des traductions et des modifications qui ont pu être faites par les moines.

Les rites mortuaires visent à accompagner le mort dans la vie après la mort, ce qui explique notamment pour les plus riches la crémation sur leur bateau, en armes avec tous le nécessaire. Mais cela explique également le sacrifice rituel par strangulation d’une jeune femme (librement consenti par celle-ci d’une part, mais aussi sans violence gratuite puisqu’elle est accompagnée durant les préparatifs, et qu’on prend soin de la droguer d’autre part,  j’insiste!), de chevaux encore suant après l’effort, dans une sorte de rituel orgiaque puisque chacun des hommes a un acte sexuel avec cette femme avant la mise à mort.

Finalement pas de pleurs, mais plutôt une célébration d’accompagnement vu comme un don ultime de la force de vie de chacun. En effet, lors de l’union avec l’esclave, ce texte rapporte que chacun des hommes énonce la phrase suivante : ” Dis à ton maitre que je n’ai fait cela que par amour pour lui.” pour les hommes., et pour la famille “Dis à ton maître que j’ai accompli le devoir d’amour et d’amitié.“. Il n’y a donc pas de rupture franche entre la vie et le mort qui rejoint  finalement la hamiingja.

On peut aussi noter une chose importante, qu’il s’agit de culte, de justice ou de de la vie quotidienne, il n’y a pas de solitaire. Nous l’avons dit, l’exclusion du groupe signifie tout simplement outre le fait de perdre le soutien de la communauté ( l’exclu n’a droit à aucune considération, aucun soutien, ce qui fait presque de lui un animal.) : Tout se fait en commun dans une perspective commune. R. Boyer va jusqu’à dire : C’est cette participation au sacré qui fonde le sentiment de l’universalité chez les anciens germains. C’est sans doute d’ailleurs pour cela que les pays du Nord ont conservé dans leur mode de vie actuel cette espèce d’unité qui fait bloc et qui fait leur réputation actuelle de profond respect.

 

Quelques mots pour conclure, parce que ça commence à faire un bel article à lire.

La difficulté dans la compréhension de l’impact du sacré dans la vie des anciens scandinaves réside à mon sens entre deux écueils :

Le premier est de ne pas tenir compte de nos influences chrétiennes naturelles, j’entends par là que notre mode de pensée contemporain est essentiellement issus d’un fonctionnement hérité de l’Eglise et qu’il faut prendre le recul nécessaire pour comprendre la notion que j’ai essayé d’expliquer aujourd’hui. Plaquer également ce qu’on connait d’autres mythologies serait nier les spécificités de celle que j’ai essayé de vous présenter.

Le second écueil est de se fier aux représentations qu’on a, qui sont de plus en plus remises en cause par les recherches dont nous disposons.

J’ai souhaité montrer que derrière la grosse brute que nous croyons connaître et que nous apprécions, il y a en réalité beaucoup plus que cela, et il y aurait encore beaucoup de choses à dire, qui feront peut-être l’objet d’autres articles.  J’espère que vous avez passé un bon moment. N’hésitez pas à commenter.

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