Histoire

Des difficultes a etudier les cathares objectivement.

 

Cet article est une introduction à une série d’autres écrits sur les Cathares et vise à poser quelques jalons en guise de préambule à une étude plus poussée qui va suivre.

Le catharisme est emprunt d’une certaine aura mystique et exotique qui a souvent donné lieu à des dérapages historiques et paralittéraires qui ont renforcé cette image au détriment d’une étude objective des faits.

En outre, celui-ci a aussi été mis en avant dans une perspective anti-cléricale à travers l’Inquisition et les Croisades qui ont tenté de le faire disparaître.

 

Toutefois, d’un point de vue purement historique, parler des Cathares c’est étudier majoritairement des sources qui évoquent leurs persécutions de 1209 à 1229, qu’il s’agisse  de témoignages de première main faits par des chroniqueurs qui ont suivi la Croisade ou des interrogatoires consignés à partir de 1234.

Cela n’est pas sans poser quelques questions quand à la fiabilité de la perception que nous avons. Qu’en est-il de la réalité historique du catharisme?

Si l’hérésie est pure construction ecclésiastique, pur produit d’un discours clérical qui, pour les raisons qu’on a dites, a largement travesti la vérité, que peut-on savoir de sa réalité, et comment peut-on le savoir, dans la mesure, justement, où l’on ne peut rien dire d’elle en dehors de ce que nous en dit le discours clérical ?

Depuis sept siècles, on n’a décrit l’hérésie, sa doctrine, son implantation, son organisation, qu’au moyen des écrits de ses adversaires. La recherche historique concernant l’hérésie ne doit et ne peut dès lors consister qu’à démonter le mécanisme grâce auquel l’Église nous a donné de celle-ci une image travestie, autrement dit à « déconstruire » le discours clérical lui-même. « La déconstruction de l’hérésie comme production ecclésiastique est désormais un impératif », écrit Julien Théry .

La démarche est à ses yeux particulièrement nécessaire à l’égard des procédures inquisitoriales : « Face aux procès-verbaux de l’Inquisition, retenons-nous, autant que possible, de reconstruire trop facilement des récits. Attachons-nous plutôt à déconstruire les récits trompeurs offerts par les registres inquisitoriaux, qui suscitent bien vite l’enthousiasme dès qu’ils sont un peu vivants et font oublier aussitôt leurs conditions de production . »

Mais « déconstruire le discours clérical » permettra-t-il, comme le pense pour sa part Jean-Louis Biget, de « parvenir à une juste appréciation de la dissidence » ?.

M. Roquebert, extrait de Les Cathares devant l’Histoire.

Des sources directes peu nombreuses et peu fiables.

 

A ce jour, nous disposons de trois Rituels, deux en latin et un, dit Rituel de Lyon, en langue d’Oc, ainsi que deux traités de théologie.

L’image ci-contre est un extrait de ce dernier.

Écrit vraisemblablement au  XIIIe siècle,  en provençal ancien.  Composé de 243 feuillets, tous sur deux colonnes, il est réalisé  sur  peau de veau.

Nous avons donc des renseignements sur leur liturgie, leur croyance mais absolument rien sur l’histoire interne de la dissidence cathare.

Les évolutions du dogme sont perceptibles en étudiant comparativement ces textes  mais on ne sait absolument rien de source directe concernant l’organisation, l’émergence du catharisme.

 

On dispose également des actes du Concile de Saint Félix-Lauragais, près de Toulouse, qui a eu lieu en 1167, mais l’authenticité du document est remis en cause.

Toutefois, ce texte n’est pas plus précis quand au fonctionnement et au développement du clergé cathare et encore moins sur les fidèles qui le suivent.

 Consequence pour l’etude du sujet

Il est donc évident que ce vide historique a laissé place à bon nombre d’informations farfelues ou interprétées, consciemment ou non, qui donne lieu à une méconnaissance ou au développement de clichés.

Le simple fait de devoir étudier les textes écrits de la main des plus fervents opposants au catharisme pour le comprendre doit amener à la plus grande mesure.

Par contre, on ne peut absolument pas nier l’importance des moyens mis en place pour éteindre cette dissidence religieuse par l’Eglise chrétienne officielle ce qui induit que la pensée cathare était suffisamment développée pour en justifier la mise en place.

Il ne s’agit pas seulement d’une guerre de religion. La mise en place de l’Inquisition en tant qu’institution judiciaire va entrer en conflit avec la justice civile et entraîne de fait  un bouleversement géopolitique majeur lors de la Croisade.

Tout cela aura pour conséquence le développement, via mariages et traités, de l’influence du roi de France dans le Languedoc.

La lutte contre les Cathares : entre confusions, exagerations et realite.

Les Cathares chassés de la ville de Carcassonne.

Enluminure des Grandes Chroniques de France. British Library, Londres. Photo D.R.

Napoléon Peyrat, auteur romantique, a contribué avec son Histoire des Albigeois donner une fausse image de l’hérésie cathare en mettant en avant une image d’un mouvement éclairé, émancipateur et égalitaire contre le nord féodale.

En réalité, le mouvement cathare touche localement, et plutôt dans les villes, une population aisée, voir très aisée.

Cette minorité puissante se compose des élites locales des campagnes et des villes, ce qui explique l’intervention armée.

Il est également faux de croire que tout le Languedoc était cathare, même si les textes le laissent à penser pour mieux exalter la valeur des Croisés ou montrer la dangerosité de la diffusion de ce dogme hors-norme.

Concernant les Croisades, elles furent au nombre de deux, la première menée par Simon de Monfort de 1209 à 1218, la seconde de 1226 à 1244 menée par Louis VIII de France.

Nous aurons l’occasion d’en reparler dans deux articles dédiés que je ne souhaite pas déflorer toute de suite.

Le sujet de l’Inquisition est toujours délicat à aborder  dans la mesure où notre perception actuelle est souvent faussée par différentes influences modernes.

On a tendance à tout confondre.

Il s’agit en réalité au départ, de 1209 à 1229, d’une première Croisade visant à mater l’hérésie.

Devant l’échec de celle-ci, une juridiction ecclésiastique  vient se coupler à la justice civile. Elle puise dans cette dernière la majorité de son fonctionnement d’ailleurs.

 

Localement, cela se traduit par un certain nombre de conflits à différentes échelles : le roi apprécie moyennement les ingérences du Saint-Siège, les relations entre les  élites et le clergé local se crispent.

Nombres de luttes intestines ou de crises ouvertes ont eu lieu parce que les deux instances se tirent dans les pattes.

A noter que l’Eglise n’était pas forcément la plus virulente.

Il arrivait que la justice civile condamne à mort une personne qui avait déjà été condamnée à une peine moindre par les religieux, afin notamment de récupérer des terres par exemple.

Pour éviter ces conflits, le Saint-Siège créé un office spécifique. La justice religieuse et la justice civile sont séparées.

L’ Office d’Inquisition à proprement parlé, débute en 1233 et devient systématique à partir de 1244.

Il a été le plus gros système de verrouillage et de surveillance de la pensée visant à un contrôle idéologique de toute une population. Enquêtes, délations, fiches de renseignement,… Staline et consorts n’ont rien inventé finalement, ils doivent tout au Moyen-âge.

Je ne souhaite pas diminuer la portée néfaste de cette période historique mais bien simplement replacer les choses dans leur contexte historique, loin de toutes les interprétations habituels.

La mise en place de l’administration royale dans la région ainsi que les prêches pacifistes des ordres mendiants ont sans doute majoritairement contribué à l’extinction du catharisme. Et cela, même si le massacre de Béziers a marqué les foules comme exemple suffisamment lors de la première croisade pour que plusieurs villes se rendent.  Là encore, nous y reviendrons.

Apprehender le catharisme.

Comme déjà mentionné, le dogme cathare n’est écrit clairement nul part : tout ce que nous en connaissons est issu des écrits de ses adversaires.

Nous savons que le catharisme repose sur un concept dualiste. L’âme seule est d’essence divine, tout le reste est le fruit d’une essence diabolique.

Ci-contre : La Bataille de Muret d’après une enluminure du XIVe siècle. Issue des Grandes Chroniques de France, conservée à la BNF (Wikimedia Commons).

En effet, il est pour les Cathares impossible que Dieu puisse engendrer le mal puisqu’il est omniscient, éternel, et son oeuvre est parfaite.

Le Mal est donc créés par un tiers, qui a corrompu la création divine. La Terre est le lieu de la bataille entre ses deux entités.

Le lien établi entre catharisme et manichéisme, doctrine du perse Manès  au IIIème siècle, est une filiation non seulement indirecte, mais aussi non avérée.

On lit partout que les cathares s’attachent à une pensée “néo-manichéenne”.

Même si des points communs notables entre les deux doctrines existent dans les textes rapportés par l’Église, on a accepté cette filiation comme une évidence cependant rien n’est probant à ce sujet.

L’Église dans sa volonté d’ancrer la lutte contre les Cathares dans une tradition préexistante s’appuie sur les écrits de Saint-Augustin pour montrer en épingle le thème de la lutte éternelle du bien contre le mal.

Cette stratégie a permis relativement efficacement de créer une union sommaire autour du dogme dominant là où il n’y en avait ni géographiquement, ni politiquement.

En réalité, l’étude du Livre des deux principes rédigé par J. de Lugio, un docteur cathare italien, en 1250, montre que la pensée cathare dans ses fondements, sa logique et sa manière d’appréhender les textes tient plus du christianisme que de la pensée perse du IIIème siècle.

Les cathares y sont présentés comme de “bons chrétiens ni plus, ni moins.” comme l’explique Michel de Roquebert dans Histoire des Cathares dont je recommande la lecture.

Le catharisme semble être a priori une variante du dogme chrétien: leur croyance repose sur une interprétation différente des textes bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament, auxquels s’ajoutent des textes qui sortent des canons du dogme dominant.

Ils croient également en l’existence du Christ, non corrompu par le mal puisque non enfanté par la Vierge, envoyé par son Père pour montrer aux hommes la voie des Cieux.

Bref, le catharisme n’est ni plus ni moins qu’une grille de lecture différente appliquée aux mêmes fonds textuels, de laquelle découlent des pratiques différentes.

J’espère par cet article vous avoir montré toute la difficulté d’étudier l’essence du catharisme.

Entre ceux qui en font un mouvement de révolte et ceux qui nient jusqu’à son existence en prétextant une inventions de l’Église pour se renforcer localement en collaboration avec le pouvoir royal, il existe vraiment tout une palette d’interprétations plausibles ou pas.

Je vous invite à étudier de près pour ceux qui souhaitent sortir de cette image d’Epinal les textes disponibles ici sur le site de J. Duvernoy : ils sont en téléchargement libre. Une bibliographie est aussi visible sur ce site, n’hésitez pas à vous plonger dedans en prélude aux futurs articles qui viendront sur le sujet.

A suivre, donc …

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