Sciences et techniques

Traitement des pathologies oculaires au Moyen-age.

Une fois de plus, je vais m’attacher à démonter que, si les compétences et savoirs de la médecine médiévale reposent sur des concepts empiriques et idéologiques très différents de la médecine moderne, l’existence d’un réel travail dans le domaine médicale pendant la période médiévale n’est pas une illusion. A ce titre, je souhaiterais aborder aujourd’hui le traitement des problèmes oculaires à partir de l’article de Jean BARBAUD et Pierre DELAVEAU intitulé Thérapeutiques oculaires au Moyen-âge.

Même s’il est tout à fait évident que leurs compétences ainsi que la guérison des patients sont limitées, il n’en demeure pas moins que ces quelques expérimentations totalement empiriques ont permis l’élaboration de protocoles de soin qui s’inscrivent dans la continuité de ceux prodigués dans l’Antiquité et la dépassent.

Qu’il s’agisse des médecines antiques ou arabes, les modalités de transmission de ces textes sont les mêmes que pour n’importe quel autre. C’est par la copie plus ou moins fidèle et la diffusion de traités dans les réseaux monacales qu’on peut aujourd’hui connaitre les traitements qui étaient appliqués aux différentes pathologies de l’oeil.

Une fois encore, mais je n’ai de cesse de le répéter à chaque nouvel article sur la médecine médiévale, nous sommes très loin des représentations obscurantistes qui consistent à faire passer le Moyen-âge pour l’”âge des tenèbres” où il n’y a ni hygiène, ni soin. Il existe, il faut le souligner, une médecine occidentale contrairement à l’idée reçue qui consiste à négliger celle-ci au profit des talents médicaux arabes.

 

Du début du Moyen-âge au XIIIème siècle : chronologie des sources sélectionnées par les auteurs.

Maître des offices de Théodose, Macellus écrit De medicamentis liber,  en 408. Il s’agit d’une compilation des remèdes antiques reconnus, qu’il enrichit en ajoutant la pharmacopée gauloise.  Livre généraliste, comme beaucoup de sommes de savoirs médicaux médiévaux, il consacre cependant un chapitre aux problèmes oculaires qui recense plus de deux cent collyres et traitements. Celse, Galien, Pline notamment y sont cités, mais également des remèdes plus traditionnels et ésotériques.

Lorsque l’Empire romain va s’effondrer de manière significative l’Occident et l’Orient vont prendre deux chemins différents en terme d’évolution des techniques médicales, une rupture très nette va s’effectuer dans les démarches d’expérimentation et de restitution.  En Orient, les Byzantins continuent à compiler les auteurs antiques tel Oribase, Priscien,… C’est le cas de Paul d’Egine dans l’Hypomnema qui synthétise les connaissances de soixante médecins différents de l’Antiquité jusqu’à son époque. Pour ce qui nous concerne, collyres et agglutinants sont présentés au chapitre VII de cet ouvrage.

Plus tardivement, approximativement au Xème siècle, Avicenne s’intéresse également aux pathologies oculaires en reprenant les travaux antiques, particulièrement de Gatien, au second chapitre du Liber canonis. Il utilise en plus des traitements de ses prédécesseurs la pharmacopée des drogues orientales très souvent citées et déjà maîtrisée des Byzantins.

Concernant l’Occident, c’est avant tout le travail des moines qui va préserver par la transmission, mais aussi altérer par la copie plus ou moins soignée, l’ensemble des recettes médicales antiques. Plus que cela, les moines n’hésitent pas à ajouter dans la marge leurs petites remarques. J. BARBAUD et P. DELAVEAU mentionnent dans l’article les annotations constatés par d’autres chercheurs en marge de manuscrits : Dans un texte copié à Laon, l’un note : « La lampe éclaire mal », un autre : « Je suis fatigué » et un manuscrit en vieil allemand de 1 387 se termine par cette phrase (traduction) :« Moi moine Albrecht, j’ai écrit ce livre à l’aide d’un miroir et avec beaucoup de difficulté car je suis âgé de soixante six ans».

L’importance des soins oculaires pour les moines copistes qui travaillent dans des lieux peu éclairés, dans la fumée issus des encensoirs, a contribué à diffuser ces savoirs. Quand on sait la minutie nécessaire et le temps de formation pour un moine copiste ou enlumineur, il est tout à fait concevable de prendre un soin particulier à transmettre les savoirs et recettes qui visent à préserver leurs compétences.

A partir du Xème siècle,  une convergence entre les différentes médecines se met en place dans la tout première université de médecine européenne qui se trouve en Italie à Salerne. Dans un premier temps, on y étudie les médecines byzantine, greco-latine, occidentale,  auxquelles s’ajoute la médecine arabe à partir des traductions de Constantin en 1087. ( Comment ça, il y a eu une médecine occidentale avant qu’on apporte les connaissances arabes en terre européenne? Ah bon? ).

Deux ouvrages intéressants pour le traitement des pathologies oculaires sont issus de la compilation des connaissances synthétisées par cette université. En 1080,Y Antidotarius Magnus est réalisé. Il s’agit d’un corpus  de 1163 formules (dans le manuscrit de Bâle), dont 183 issues de réceptaires.  Parmi elles, dix-huit collyres et huit autres recettes concernent directement les affections oculaires.

Le Dynameron de Nicolas le Myrepse, rédigé en 1290, rassemble 2 665 recettes. Un chapitre est consacré aux collyres et en mentionne quatre-vint sept. Il s’agit tout simplement d’une synthèse des connaissances grecques, latines et byzantines, complétées et mises à jour grâce aux compétences des médecins arabes et salernitains.

A la fin du XIIe siècle, Ibn Abï L-Bayan décrit dans le Formulaire des Hôpitaux cent soixante quinze traitements dont vingt-cinq collyres, en indiquant chaque fois les affections auxquelles elles étaient destinées.

Les textes qui précèdent le XIIIème siècle constituent en quelque sorte une somme de recettes répondant à des symptômes très basiques. Cependant, rien n’atteste de leur usage concret et surtout la pratique médicale n’est pas suffisamment détaillée et remise en question dans ces écrits pour qu’on puisse vraiment avoir un regard sur les modalités d’application concrète du traitement. Pour cela, il faut s’intéresser aux traités médicaux des médecins et chirurgiens à partir du XIIIème siècle, qui ont pour objectif de décrire par le menu cause du mal, remèdes et modalités de traitement.

 

A partir du XIIIème siècle : de l’antidotaire ou réceptaire aux traités.

Evolution des différentes typologies et diagnostic.

Avant cette date, il est difficile de décrypter à proprement parler les terminologies employées pour nommer les différentes soucis et les remèdes qui correspondent. D’une manière générale, on parle de lippitudo pour toutes les inflammations oculaires sans distinction avant le XIIIème siècle, puis progressivement une typologie va se mettre en place et évoluer durant toute la période vers la précision des termes et diagnostics.  Il faut donc être méticuleux dans la lecture des sources comme l’atteste très bien cet exemple mis en avant dans l’article :

La conjonctivite granuleuse permet d’ailleurs d’apprécier les incertitudes de cette appellation, car, si elle est désignée par Celse et Marcellus sous le nom d’aspritudo, durant une grande partie du Moyen Âge,elle est classée parmi les lippitudines avant d’être reprise sous le nom detrachome dans les traductions latines d’ Avicenne. A la fin du Moyen Âge, lalippitudo désigne surtout l’ophtalmie accompagnée de chassie. [ndlr : inflammation de l'oeil accompagnée d'écoulement épais généralement dû à une infection].

Vraisemblablement, au XIIIème siècle,  les médecins n’ont pas encore conscience de la relation entre les différents symptômes dans la mesure où des traitements différents sont proposés pour chacun d’entre eux. Des affections telles que yeux larmoyants ad oculos lacrimosos , yeux sanguinolents ad sanguinem oculorum , ou douleurs oculaires ad omnes dolores oculorum , sont mentionnés dans les traités sans qu’un lien soit clairement établi entre l’ophtalmie et ceux-ci. Toutefois, on peut déjà mentionner qu’à la fin du Moyen Âge, il existe une typologie des symptômes un peu plus précise. Celle-ci distingue notamment les cas de figure dus à un choc (rubedo) ou encore ceux qui s’apparentent à une pathologie.

Le terme générique de caligines désigne initialement tous les troubles de la vue notamment, au XIIIe siècle, les maladies de la cornée et les maladies de l’uvée (Gilbert) tandis que la cataracte était désignée par Celse et Marcellus sous le nom de suffusio pour devenir cataracta au XIe siècle(Antidotarius Magnus).

Les taies cornéennes (tâches blanches qui se forment parfois sur la cornée) étaient déjà connue du Moyen-âge. Marcellus, emploie les termes de leucomata et albugo, remplacés par celui de macula dans la médecine monastique. A partir du XIIIe siècle, on trouve aussi sous cette appellation les cicatrices consécutives aux blessures de la cornée.

Les termes d’ ulcéra et vulnera constituent une autre branche de cette typologie des affections oculaires, auxquelles il convient d’ajouter les fistules lacrymales ou aegilops, qui étaient fréquemment évoquées. [ndlr : une fistule lacrymale est un ulcère du coin de l'oeil avec perforation du conduit des larmes].

Les receptaires font déjà état des affections des paupières les plus communes, dû en général à des infections de l’oeil de type conjonctivite, les lippitudines que nous avons déjà mentionné, mais évoquent aussi les varuli : orgelet et chalazion [ndlr : sorte de kyste de la paupière]. Des recettes simples sont proposées. A partir du XIIIème siècle, des opérations sont proposées par les chirurgiens en cas d’échec des différents traitements.

Composition des remèdes.

Les propriétés pharmacologiques des plantes étaient connues et utilisées. Cependant, il n’existe pas au Moyen-âge de classification précise des plantes, aussi nous manquons d’information dans les traités sur les espèces employées pour chaque genre de plante et sur les parties de celles-ci prises en compte (racine, feuille, bulbe, séchés ou non, …). Les confusions ou les imprécisions lors des copies par les moines entre deux espèces étaient également possibles.

Dans les ouvrages cités par notre article, 268 drogues sont mentionnées, dont 201 d’origine végétale, 27  sont issues d’un animal, et 40 sont tirées de minéraux. La plante est donc dominante. Plusieurs parmi ces drogues contribuent à l’élaboration de remèdes polyvalents qui prennent en charge les pathologies que nous avons cités plus haut.   On citera notamment l’acacia, la bétoine, la chélidoine, la centaurée, le crocus, le fenouil, le nard indien, de la rose, de la gomme arabique de adragante. Les gommes-résines ne sont pas en reste : encens, myhrre, mastic, sarcodolle, gomme ammoniaque…

L’infection oculaire, comme toutes les maladies, reçoit un double traitement. Saignée éventuelle, diète, prise de pilules pour pour équilibrer les humeurs. L’électaire Blanca est utilisé pour cela dans l’Antidotaire Nicolas.  Le traitement local repose sur l’usage de simples, ou de préparations. On utilise les vertus astringentes des tannins dans les préparations : acacia, aigremoine, coing, chêne, grenadier, prunelle, ronce, … rentrent dans la conception de collyres pour réduire l’hyperhémie conjonctivale ( ou encore tout simplement, la dilatation des vaisseaux qui donne les  fameux “yeux rouges”.).

On sait aujourd’hui qu’il existe des principes actifs anti-inflamatoires dans le cyclamen, le chèvrefeuille, le fénugrec, le poireau, le primevère, la violette…  Par ailleurs, les antalgiques comme le pavot, l’opium, la laitue vireuse étaient utilisés en cas d’ophtalmie, de blessure ou d’ulcère. En ce qui concerne les larmoiements, la rose, la myrte, le sumac, le sel de fer et de zinc, ainsi que l’alun étaient utilisés pour leurs propriétés astringentes. L’ail, la cardamone, le basilique, l’hysope,… sont utilisées pour leur vertus antiseptiques.

Par ailleurs, aujourd’hui encore des plantes sont à la base des traitements oculaires simples…  Les pigments qu’elles produisent, nommées anthocyanes, protègent des U.V. et les caroténoïdes génèrent de la vitamine A.

Les ingrédients d’origine animale sont divers : le foie de plusieurs animaux est mentionné dans les textes, le sang de la chauve-souris, la graisse de différents poissons servent à traiter l’héméralogie (difficulté à voir lors de la diminution de la lumière) et la xérophtalmie (assèchement de la cornée).  On suppose que l’usage du foie permettait l’apport de la vitamine A. Ce qui est quand même intéressant, c’est qu’intuitivement on ait trouvé des remèdes à l’époque plutôt pertinent de manière empirique.

Les formes que prennent les soins sont variables.  L’apposition sur les paupières de plantes fraîches roulées, comme la verveine utilisée par les moines de Saint-Maur au Xème siècle pour soigner les inflammations oculaires, les cataplasmes, en passant par les poudres composées ou les pommades… de nombreux remèdes sont employés. Cependant, le plus fréquent reste le collyre.

Les collyres se composent des sucs des différentes plantes ou sont obtenus à partir de macération des ingrédients dans l’eau de pluie. On utilise principalement le fenugrec, fenouil, safran, rose, mélilot, caomille, centaurée, jusquiame,…

Il existe également des collyres secs, plus faciles à transporter, qu’on dilue lorsqu’on en a besoin dans l’eau de pluie ou de fontaine, dans le lait de chèvre  ou de femme, dans des huiles, dans du blanc d’oeuf, dans de l’urine de jeune fille vierge ou  de femme enceinte.

Ce petit panorama mériterait d’être approfondi, notamment sur les connaissances de l’époque concernant l’anatomie de l’oeil. Cependant, je n’ai pas suffisamment de connaissances médicales et historiques pour aborder ce sujet pour le moment. Pour conclure, j’ajouterais simplement les derniers mots de l’article en question qui me paraissent on ne peut plus clairs :  Malgré la fantaisie apparente du choix des drogues préconisés et un aspect souvent très empirique, les ophtalmologistes médiévaux ont pu obtenir des succès. D’ailleurs sur les 268 drogues recensées dans cette étude, 195 sont encore utilisées diversement aujourd’hui, dont 38 en ophtalmologie. Intuitivement, les médecins médiévaux ont donc mis en place les prémices de la médecine moderne.

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