Vie quotidienne

La monnaie au Moyen-age : representations et usages.

Je me propose aujourd’hui d’évoquer avec vous très sommairement le système monétaire médiéval à l’aide des travaux de Lucien GILLARD et plus particulièrement son article intitulé Unités de compte et espèces monnayées au Moyen-âge, paru dans la revue Médiévales, n°1, en 1982. Il s’agit d’une synthèse dudit document disponible ici en PDF.

Pour vous donner une idée, voici une Google map tirée du site numismate Sacra moneta. com des différents lieux de frappe de monnaies féodales à ce jour connus en France.  Vous constaterez qu’ils sont nombreux.

Il existait déjà au Moyen-âge un réseau marchand extrêmement florissant et encadré aussi bien juridiquement qu’économiquement. Il me serait très compliqué de vous détailler l’ensemble des monnaies médiévales, aussi pour les puristes intéressés n’hésitez pas à consulter les articles de Secreta moneta qui sont très complets sur le sujet et illustrés.

 

Évolution des représentations.

Les Généraux des monnaies sont des proches du roi chargés par celui-ci de la préparation des édits et ordonnances visant à établir au plus juste les conditions légales de circulation de l’or, qu’il soit monnayé ou non.  Une fois ratifiée et enregistrés par les assemblées régionales, la décision est transmise aux juges, baillis et sénéchaux chargés du cri du roi sur les places publics, les marchés et les foires. Lorsqu’un l’inverse on démonétise, on parle de décri, et en ce cas la monnaie n’a plus ni cours ni mise.

Au début du Moyen-âge, on a assimilé que la monnaie médiévale appartenait au trésor royal puisque frappée le plus souvent du visage du roi, et que par conséquent celui-ci en était maitre. Or ce n’est pas véritablement le cas, même si effectivement le roi perçoit des droits sur la création de la monnaie qui constituent la principale source des richesses princières. Les règlementations en matière de monnaie ont pendant longtemps simplement visé à réquisitionner des métaux fins, interdire certaines monnaies étrangères ou faire refondre les monnaies décriées.

Progressivement, les représentations sur la monnaie évoluent. Du statut de bien du roi, celle-ci devient un moyen d’échange au sein de la communauté. De ce fait, la monnaie revêt une valeurs d’échange et les préoccupations des généraux concernant sa valeur sont grandissantes. Ainsi, pour de nombreux juristes, le seigneuriage issu du droit romain ( part du seigneur sur les métaux fins, en lingot ou frappé) devrait être adapté. Ils souhaitent notamment que la part du roi sur  le métal monnayé et  le métal en lingot  soit identiques puisque le coup de fabrication d’une pièce est peu élevé. La monnaie devient un outil d’échanges entre privés qui repose sur le poids du métal et plus un outil royal décrété pour maintenir l’ordre communautaire.

Les deux siècles formant le bas Moyen Age, le XIIIe et le XIVe, sont pour l’économiste un fabuleux laboratoire d’expérience de deux modèles monétaires qui s’opposent en tous points : celui du XIIIe siècle qui dote la monnaie d’une légitimité publique, la rondelle de métal précieux devenant monnaie par acte d’autorité et dont le cours est fixé par ordonnance ; celui du XIVe siècle qui dote la monnaie d’une légitimité privée,
le métal devenant monnaie par convention entre les partenaires commerciaux qui fondent son cours sur la quantité de métal contenue dans la pièce.

Claude Dupuy, in De la monnaie publique à la monnaie privée au Haut Moyen-âge, Genèses n°8, 1992.

Pour approfondir cette partie du sujet, lire cet article en entier ici.

 

Comment établissait-on la valeur d’une monnaie au Moyen-âge?

Les généraux définissent au nom du roi le pied, c’est-à-dire la valeur des monnaies nationales en fonction des métaux qui les composent.  C’est en influant sur les paramètres de calcul de celui-ci qu’ils ont une marche de manœuvre. Celui-ci s’obtient de la manière suivante : pied = taille X cours /titre.

Entrons dans le détail :

- La taille au marc est le nombre de pièce qu’on peut frapper dans un poid équivalent à une demi-livre de huit onces. Le marc est une unité de mesure utilisée avant la réforme métrique pour peser les métaux précieux, qui vaut 244, 753 grammes.

- Le titre, en denier ou en carat d’aloi, c’est-à-dire la pureté du métal qu’on va frapper, évalué par rapport à 12 deniers quand il s’agit d’argent pur et 24 quand il s’agit d’or pur.

- Le cours légal de l’espèce, est exprimé en France en terme de deniers tournois. C’est-à-dire, le nombre de fois que la monnaie qu’on évalue tient dans l’unité numéraire qu’on utilise pour évaluer les monnaies nationales. Elle a deux caractéristiques du point de vue de l’histoire selon L. GILLARD : elle n’est pas d’emblée imaginaire, mais a toujours une base réelle, elle ne résulte pas d’une volonté délibérée mais est plutôt le produit de circonstances.

La monnaie de compte est le système spécifique qui sert de référence pour l’évaluation des autres monnaies. Le système peut parfois se complexifier lorsqu’on a plusieurs monnaies de compte locales car le système n’est pas uniforme : C’est alors au banquier d’effectuer les opérations de change nécessaire. Ce fut par exemple le cas au XIIème siècle,  la livre parisii et la livre tournois se sont côtoyées permettant ainsi aux rois un certain jeu dans les valeurs. Les rapports ne se sont stabilisés qu’au XIIIème siècle, à raison de 4 parisis pour 5 tournois.

A l’origine, le système repose très simplement sur le poids des métaux. Au XIIIème siècle, la pièce réelle correspondant à l’unité de compte était le gros qui valait au départ exactement une sol. Au XIVème, et jusqu’en 1486, c’est le denier d’argent. Le sol (ou sou) n’a pas d’existence monétaire propre : il s’agit d’une expression numérique qui correspond à 12 deniers , et la livre désigne 20 sols. Ce système est adopté dans toutes l’Europe, exceptée l’Espagne et le Portugal,  ce qui a pour conséquence de permettre à toutes les monnaies d’entrer dans le système de compte.

A partir du XIIIème siècle toutefois on se détache progressivement de l’application stricte lorsque les pièces frappées en métaux fins n’ont plus correspondu avec fractions de l’échelles de poids. Par ailleurs, c’est à peu près à cet période qu’on frappe des monnaies à double base métallique, plus instables que l’or et l’argent.  Vers la fin du Moyen-âge, on applique à celle-ci des coefficients correcteurs cependant le concept de calcul reste le même.  Cette formule permet également de se faire une idée  nombre de pièce qu’on peut frapper dans un lingot de métal fin, même si elle ne tient pas compte des frais de frappe à appliquer. Très lentement, puisque cela débute seulement au XVème, on tend vers un affranchissement du calcul au poids au profit d’une valeur stable.

 

La fabrication des monnaies au Moyen-âge.

J’ai déjà expliqué plus haut le rôle des généraux et la manière dont les édits sont promulgués puis diffusés. J’aimerais m’intéresser à la création de la monnaie.

La frappe des monnaies était un privilège confié à des artisans choisis par enchères à la chandelle. Elle donne également aux artisans un certain nombre d’avantage jusqu’au XVème siècle : dispense d’ost, pas d’impôt sur le blé et le vin jusqu’en 1486, dispense de péage…

Le maître monnayeur qui dirige gagne l’enchère s’engage d’avance à battre une quantité donnée de métal. Il prend en charge l’ensemble des frais de salaires, de matière première, du matériel dans un premier temps.  Le commanditaire récupère la différence entre le prix du métal acheté et le cours des monnaies à émettre, par contre l’artisan bénéficie du droit de conserver une part des bénéfices de l’atelier : le brassage.

Plusieurs corps de métier travaillent ensembles à l’atelier et relèvent chacun d’une corporation plus ou moins puissante : tailleur, graveur et de contrôleur, essayeur qui vérifie l’alliage et le poids, orfèvres, gardes, et éventuellement “comptables” qui assistent l’artisan, le ricochon (ou recochon) qui chauffe les métaux pour prépare les flans prêts à être travaillés…

La charge de monnayeur est héréditaire et peut être transmise à une descendance féminine ou collatérale. De sévères critères techniques ou moraux sont exigés. Ainsi, lors de la suppression définitive de l’atelier monétaire de Romans-sur-Isère, en 1556, le dernier registre possédé par François Delacour, prévôt des monnayeurs, a été finalement acquis par la Bibliothèque nationale. On y trouve l’évocation de  la formule du serment que devaient prêter les monnayeurs : « Ils juraient et promettaient sur les saints Evangiles de Dieu, d’être loyaux et fidèles à N. S. Père le Pape, à l’empereur, au roi de France, au roi de Jérusalem, de Sicile et d’Arles, au Dauphin de Viennois, au comte de Savoie, et à tous les autres princes et barons qui ont pouvoir de faire monnaie. ».

La maîtrise s’acquiert après un long apprentissage, mais elle est accessible à tous les monnayeurs puisque les frontières des différents postes sont poreuses. Les méthodes sont relativement simple : on place le flan entre deux coins, voir schéma ci-dessous, et on frappe. Le coin du bas est  fixe, encastré dans une enclume, et le coin mobile sert à frapper la pièce. Les deux coins constituent des matrices graver en creux. Pour les métaux les plus durs, il est nécessaire de frapper plusieurs fois.

Les pièces marquées sont vérifiées, pesées avant d’être mise en circulation.

Les métaux employés nous sont expliqués par A. Blanchet, dans son Manuel de Numismatique, Paris, 1890 :

L’or est employé principalement pendant le temps où l’imitation romaine fut la plus servile; les Carolingiens, ainsi que les premiers Capétiens, n’employèrent que l’argent. Les monnaies d’or ne reparurent guère que vers le XIIIème siècle.

On trouve un certain nombre d’épreuves en or de monnaies du moyen âge.

M. Robert, publiant un denier de Raimond VII, comte de Toulouse, frappé sur or, cite une pièce en or au coin du cavalier de Marguerite de Constantinople, comtesse de Hainaut, puis un denier en or de Thibaut, comte de Champagne (R.N., 1860, 197). M. Blancard, fait connaître le texte de nombreuses redevances payables en oboles d’or. (Monnaies de Charles Ier, comte de Provence.) Citons également les oboles d’or, pour Melle et Cambrai.

A dater du XIVe siècle, le billon, qui déjà était un alliage dans lequel l’argent était combiné avec le cuivre dans une proportion assez forte, donna naissance à la monnaie de cuivre, quelquefois désignée sous le nom de monnaie noire.

Le plomb et le cuivre furent employés pour les jetons et les méreaux. Les monnaies de papier, de cuir, de fer, sont des exceptions qui parurent seulement dans les moments où le métal manquait, par exemple pendant les sièges, quand on dut frapper des pièces obsidionales, qui représentaient une valeur fictive, toujours avec promesse de remboursement.

A Blanchet, Manuel de Numismatique, Paris, 1890

La fraude monétaire.

Nous venons de le voir , des échantillons de monnaie sont prélevés pour vérification avant toute nouvelle émission.

Progressivement, le nombre d’atelier est grandissant, de fait cela complexifie grandement les moyens de contrôle. A la fin du Moyen-âge, on marque de manière secrète les pièces afin de savoir de quel ateliers elles sont issues. C’est à partir 1358 que la Monnaie de Paris, créée en 864 par l’édit de Pîtres de Charles le Chauve, devient une administration dotée d’un pouvoir de juridiction et de réglementation en matière monétaire. C’est par conséquent à partir du XIVème siècle que les ateliers ont été placés sous le contrôle de l’Etat.

Les faux-monnayeurs se rendent coupable de crime contre l’autorité régalienne même puisqu’ils s’approprient en trafiquant les pièces de l’argent qui appartient au puissant qui fait frapper monnaie. Il s’agit donc de lèse-majesté.  Les peines encourues sont donc très lourdes : amendes, banissements, peines physiques pour les récidivistes voir pendaison.

Il existe différents types de fraude :

- Tricher sur l’épaisseur des flans pour récupérer de la matière.

- Fabriquer des faux coins ( sachant que les coins sont portés chez l’artisan le temps de la frappe et repris ensuite car ce sont des biens très précieux.)

- Rogner les pièces de façon à récupérer un peu de matière en réduisant un peu la taille de la pièce.

- Plaquer de l’or / de l’argent sur des pièces de qualité moindre.

Vous pouvez aussi lire, pour l’anecdote, l’histoire des procès des grottes de Lombrives, qui se déroulent en 1300 en suivant ce lien.

 

Pour conclure en quelques mots, j’ai souhaité mettre en avant dans cet article l’évolution des représentations sur la monnaie ainsi que les modalités de création et de réalisation de celle-ci. Je n’ai pas voulu rentrer plus dans le détail pour simplifier au maximum la compréhension. Cependant, il existe un grand nombre d’études consacrées exclusivement à ces problématiques. Si le sujet vous intéresse, ne vous privez pas. Voilà très succinctement le fruit de quelques recherches à partir de la lecture de l’article de Mr GILLARD, et d’autres sites complémentaires. Je continuerais prochainement cette découverte en me penchant sur le métier de changeur, autrement dit banquier, dans un prochain article. Bonne lecture et à bientôt !


 

Sources,  outre les articles mentionnés en toutes lettres dans le texte :

Sacra moneta. com

http://edition.lamuse.free.fr/fichemonnaie.html

http://www.gralon.net/articles/art-et-culture/collection/article-la-fabrication-de-la-monnaie–du-moyen-age-a-nos-jours-2444.htm

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