Histoire de la langue

Du latin a la langue romane.

Michel ZINK dans son ouvrage introductif  Littérature Française du Moyen-âge chez PUF pose une question réellement pertinente concernant le concept de littérature française médiévale. En effet les spécificités propres à la création, la diffusion et l’essence même de ces textes n’a rien  à voir avec notre notion moderne de littérature.  Si on considère que celle-ci ne concerne que les textes en langue vernaculaire, donc en ancien français, on occulte totalement les textes en langue d’oc… Si on restreint le champ d’étude aux frontières du territoire français actuel, alors on occulte totalement la cours d’Angleterre et ses influences en tant que haut lieux de la littérature médiévale… Il ne faut pas non plus oublier que la langue principale et officielle reste le latin jusqu’au décret de Villers-Cotterêt en 1539.

Finalement, on a le sentiment aujourd’hui que la littérature française émerge  au Moyen-âge entre entre deux volontés : la première, de maintenir et d’adapter les modèles antiques après l’effondrement de l’Empire romain, malgré les évolutions linguistiques des langues romanes et les mutations sociales importantes qui mènent à la féodalité. La seconde, de prendre compte ces évolutions essentielles qui ont illustrées dans ces textes des émotions nouvelles, une image sociologique neuve. Et finalement c’est toujours entre ces deux tendances que l’amateur de littérature médiévale navigue un peu entre deux eaux en fonction des opinions des ouvrages des commentateurs et historiens qu’il va lire.

On peut aussi se demander l’intérêt que peut apporter la notion de même de littérature dans cette affaire. Prenons le Trésor de la Langue Française et examinons les différents sens du terme. Au sens ancien du terme, la littérature constitue aussi bien les connaissances des lettres, c’est-à-dire ce qu’on appelait les humanités, aujourd’hui le sens commun serait plutôt celui de l’art du bien écrire mais également tout ce qui concerne “les productions intellectuelles qui se lisent ou s’écoutent”.  On s’aperçoit assez vite que ces définitions ne sont pas réellement appropriées en ce qui concerne notre période. Il est donc nécessaire de se pencher sérieusement sur ces questions.

Enfin, on peut également légitiment s’interroger sur l’articulation des évolutions littéraires et la chronologie. Il m’apparait tout à fait incongru de découper très arbitrairement en petits morceaux de temps l’histoire littéraire médiévale. Les langues vernaculaires ainsi que les formes textuelles et les genres ont évolué de manière sur mille ans : il ne s’agit donc pas de plaquer l’évolution littéraire de manière incohérente sur l’histoire, car chacune mérite d’être estimée  à part entière et appréciée pour ce qu’elle est, n’en déplaise aux fanatiques de la chronologie.

Dans la suite de  cet article, je vais m’efforcer de produire une synthèse globale pertinente et intéressante de l’histoire littéraire médiévale qui fera surement l’objet de plusieurs articles afin d’être à la fois le plus précis, le plus claire possible et surtout de redonner aux textes médiévaux leur intérêt propre.

Église et latinité.

Lors de effondrement de l’Empire romain d’Occident, l’Église est la seule institution qui s’efforce d’assurer la continuité, le maintien d’un ordre relatif et surtout la pérennité de la latinité. Il est évident que le latin parlé, introduit en Gaule depuis cinq siècles, a déjà subi des altérations sensibles : celles-ci à partir des invasions barbares s’accentuent rapidement.

Le rôle de l’Église est essentiel dans la conservation de l’usage du latin : les écoles monacales et épiscopales forment des “fonctionnaires” qui savent le lire et l’écrire. Ces établissements sont les seules qui dispensent le savoir après la disparition des écoles urbaines romaines.  Le latin reste d’ailleurs une langue importante jusqu’à la fin du Moyen-âge puisque les manuscrits antiques ont été massivement copiés dans les monastères, garants des textes originaux qu’on copie, qu’on s’échange. Les évêques, les moines, correspondent dans la langue de Rome des lettres éloquentes, de la poésie sous les formes latines classiques comme l’épithalame, le panégyrique…

Cette préservation de l’esthétique classique du latin est d’autant plus marquée que l’Église du VI/VIIème siècle a tendance à se refermer sur elle-même, se percevant comme une sorte de société chrétienne idéale, par rapport aux laïcs. De ce fait, ce repli entraîne des crispations selon l’ouverture d’esprit ou non des différents papes. Il se traduit simplement par une réticence progressive à utiliser  l’étude des  arts libéraux et les auteurs païens pour mieux faire comprendre les textes sacrés.

On oppose traditionnellement le latin classique monacale au latin vulgaire du troubadour de façon très manichéenne. Cependant, on oublie les textes originaux latins qui nous sont parvenus ont été conservés grâce à cela. De plus, cet effort pour maintenir le latin classique a probablement donné naissance à des genres de poésies liturgiques nouveaux qui abandonnent la versification latine et sa prononciation pour mieux être compris du peuple. C’est le cas par exemple des chants grégoriens rassemblés et codés par le pape Grégoire.

Résumons-nous  : sans tomber dans le cliché standard, on peut dire simplement que le latin se maintient grâce à l’Église comme langue durant toute le Moyen-âge puisque son abolition en tant que langue officielle a lieu en 1539, lors du décret célèbre promulgué par François Ier dit “de Villers-Côtteret. “.

Le latin classique, porté par l’Église seule détentrice des textes et l’administration formée par elle, et le latin parlé importé majoritairement par les légionnaires et les commerçants vont se séparer progressivement. Cette langue parlée qui a donc subi les modifications notables d’une langue vivante et l’influence germanique va évoluer.

De la lingua rustica à la langue romane.

A partir de la seconde moitié du VIIème siècle, les Carolingiens souhaitent assurer le développement des compétences de leur administration. Ils instaurent ce qu’on a appelé la Renaissance carolingienne , sorte de mise en avant du latin classique. C’est d’autant plus facile que les auteurs traditionnels latins qui n’ont eu de cesse d’être copier et échangés entre monastères durant tout le Moyen-âge n’ont jamais vraiment été écartés. On s’inspire également des grammaires latines pour l’enseignement. La métrique classique latine reposant sur la diction de syllabes brèves et longues n’est plus du tout entendue, mais on s’évertue à la maintenir. Cette période connait un essor flagrant de la littérature hagiographique et des échanges autour d’études de texte très poussées.

Néanmoins, la distinction entre latin parlé (lingua rustica = langue du commun, du peuple) et le latin écrit est déjà suffisamment flagrant pour qu’on entreprenne des “corrections”. On peut noter les tentatives de Chilpéric, petit fils de Clovis, qui cherchait à rendre compte de l’évolution phonétique et à reproduire dans l’écriture ces modifications en empruntant certaines lettres à l’alphabet grec. Les lettrés de la cours de Charlemagne, comme Alcuin le plus connu, agissent sur ordre de l’empereur pour qu’une réforme corrective de la manière d’écrire les textes administratifs et liturgiques ait lieu. La grammatica et le latin classique sont à l’honneur dans la formation des ecclésiastiques.

Cela induit implicitement que déjà la portée de la conservation du latin classique portée par l’Église est modifiée et atténuée car la langue parlée s’est déjà modifiée  de manière significative : les illeterati , ceux qui ne parlent pas et n’écrivent pas le latin, ne comprennent plus la langue liturgique. Il n’y a plus un latin homogène parlé et écrit, mais un latin écrit et une langue orale issue de divergences locales de prononciation, d’interprétation de ce qu’on entend.

Attention, on ne s’est pas mis du jour au lendemain à ne plus se comprendre dans une sorte de Babel médiévale. Les évolutions progressives et naturelles de cette langue parlée se sont probablement fixées naturellement de manière à ce qu’une sorte de continuum se forme permettant  ainsi de comprendre un latin “édulcoré” de ses complexités.  On voit ainsi apparaitre des glossaires comme celui de Reichenau ( fin VIIIème / début IXème ) qui donne un équivalent  en latin classique de mots en latin vulgaire.

Globalement, on peut dire la Renaissance carolingienne a renforcé la conservation de la latinité,  tout en creusant un peu plus l’écart entre celle-ci et la langue vernaculaire. D’ailleurs, dès 813 le Concile de Tours indique la nécessité de prêcher en langue populaire, romane ou teutonne pour que la liturgie soit comprise. Trente ans plus tard, en 842, le premier texte bilingue dont nous disposons  est écrit. Il s’agit des Serments de Strasbourg (voir article correspondant). Ceci dit, on peut aussi remarquer notamment à la fin du Xème siècle que les corrections importantes et de plus en plus éloignées du latin écrit originel dans les textes sont signes que celui-ci n’est plus la langue naturelle de ceux qui l’écrivent.

Le morcellement linguistique de la langue  romane.

Nous avons vu un peu plus haut que la langue romane, qui est devenue une langue à part entière, est le produit de l’évolution de la langue latine parlée.

Le latin des légionnaires et des commerçants dont est issue la langue vernaculaire n’a déjà rien à voir avec celui des auteurs classiques pratiqué par l’Église médiévale. Mais en plus de cela, l’évolution de la langue parlée est teintées de diverses influences locales. On peut opposer les régions restées longtemps sous influence romaine comme le sud, et les régions du nord qui ont été plus marqué par le germanique. La distinction langue d’oc / d’oil mériterait un article à elle seule, car la définir ainsi est un peu rapide et simpliste mais l’idée globale est là.  On doit également  tenir compte de déplacements de population qui ont contribué à des spécificités propres, et biensûr du berceau local différent selon les régions. La langue romane est donc divisée en nombreux  dialectes dont nous aurons l’occasion de reparler.

Il ne faut surtout pas imaginer que la langue romane s’est imposée comme langue de culture dans la foulée, encore une fois le latin est omniprésent au Moyen-âge et ces bouleversements se sont effectués sur une longue période.  De manière grossière pour résumer simplement le propos, on arrive à une opposition qui peut paraitre simpliste latin écrit – langue vulgaire : parlé.

Ce qui peut expliquer tout simplement que la seconde ait pris le pas sur la première c’est ce statut particulier dévolue à l’oral à l’époque médiévale. Il est difficile pour les contemporains que nous sommes de comprendre car nous faisons partie d’une civilisation de l’écrit ( le contrat, les documents d’archives, tout aujourd’hui doit être écrit, l’écrit fait foi …). Or, le Moyen-âge est avant tout l’époque de la parole dont l’écrit n’est qu’un support pour garder en mémoire.  La majorité des textes latins et romans sont destinés au chant ou à la lecture à voix haute. Les livres sont rares, chers, et leur circulation assez limitée. Si l’oral joue un rôle essentiel de transmission, l’écrit est  quand à lui conservateur.

Il est nécessaire cependant de nuancer mon propos précédent dans la mesure où l’accès au savoir ( lire et écrire)  revêt une valeur sociale et religieuse importante. Les jeunes nobles sont souvent placés en prêtrise lorsqu’ils ne sont pas héritiers. Le livre, et particulièrement la Bible, s’impose comme source et autorité.  Ainsi, les auteurs de chansons de geste mentionnent souvent en préambule une référence à un texte écrit, souvent en latin voulu comme un gage de véracité du chant. L’enseignement universitaire ainsi que les examens se font à l’oral.  Par ailleurs, le fait de ne savoir ni lire ni écrire n’est pas forcément au Moyen-âge le corolaire d’un manque de culture. Les  laïcs qui ont les moyens ont a leur disposition des personnes sachant leur lire le latin à voix haute et peuvent recevoir des troubadours sont-ils moins cultivés qu’un moine qui ne se penche que sur l’écriture et la transmission de textes latins classiques ? Ça peut se discuter. On peut être lettré et cultivé au Moyen-âge sans savoir lire ni écrire.

L’opposition entre  clerc, détenteur de l’écrit et du latin / jongleur, illettré récitant les textes vernaculaires.

Michel Zink évoque avec beaucoup de pertinence l’articulation entre ces deux tendances qui sont constitutives de la naissance de la langue française. Si la langue romane est devenu langue de culture écrit c’est parce que le clerc qui est détenteur de l’autorité que confère l’écrit, de la tradition latine a décidé de s’intéresser à   la langue et  la culture vernaculaire qu’il s’agit au départ d’analyser, de critiquer dans des textes en latin. Progressivement, et bien plus tardivement, la majorité des écrivains dont nous avons les textes en ancien français sont ni plus ni moins que des moines (copistes ou non).

Par opposition, le jongleur (issu du latin joculator , de même racine que le mot jeu) , le chanteur de geste, celui qui lit des poésies lyriques ou des fabliaux issus de la culture populaire est proscrit.  Exception faite ceux qui évoquent les vies  de Saints pour qui ont a une tolérance. Interprète ou créateur en recherche de mécènes, on peut supposer qu’il est une résurgences des bardes celtiques et germaniques ou encore des acteurs ambulants de l’Antiquité tardive.  Il évoque ce pan de la littérature que nous connaissons tous parce qu’elle nous transporte, celles des longues épopées. Avec la prépondérance de l’écrit à partir du XIIIème s. , celui-ci va s’établir de manière fixe et prendre la fonction de ménestrel dans une cours.

C’est présisemment ces deux pans de la littérature médiévale qui font toute sa richesse et que j’entends illustrer dans mon prochain article en entrant un peu plus dans le détail. Je me suis efforcée au cours de ce premier article introductif de poser les jalons d’une réflexion ouverte  sur l’évolution de la langue en m’attachant  à montrer que celle-ci est complexe car issue de différentes interactions. J’espère que j’ai su restée suffisamment claire pour que l’article vous soit agréable. N’hésitez pas à faire par de vos réclamations comme toujours en commentaire.

 

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