Vie quotidienne

La vie de chateau au Moyen-age : representations et realite.

Nous avons à plusieurs reprises évoqué les missions et fonctions du château fort et insisté sur les différentes aspects défensifs, politiques et symboliques que revêt sa construction. Je souhaiterais aujourd’hui développer plus amplement le caractère social de celui-ci.

Notre vision issue du prisme révolutionnaire et romantique, entre autres, contribue à renforcer l’image martiale du château où l’on fait la guerre. Mais on oublie souvent qu’il a d’autres fonctions.

Avant tout lieu de vie, le château s’apparente à notre notion contemporaine de chef-lieu : outre les fonctions de lieu de justice qui sont assez connues, on a tendance à occulter la véritable vie économique qui s’implante autour de cette construction.  L’idée de  cet article est d’illustrer un peu ce propos.

Les comptes des chatelains, une mine d’information inestimable.

Haymon d'Auxerre, Commentaire sur Ézechiel, France, XIe siècle, BNFLes officiers en charge de la gestion des châteaux fort en l’absence des seigneurs ont à cœur de tenir une comptabilité exemplaire, à laquelle est adjointe tous les justificatifs nécessaires.

Ce faisant, ils nous fournissent des indications particulièrement précieuses sur l’entretien des châteaux forts puisque les reçus doivent préciser l’origine du paiement.

On parvient donc à connaître en étudiant ces documents la nature et la fréquence des réparations réalisées. Et on constate également qu’elles sont faites par des prestataires extérieurs au château.

En effet, on indique dans la comptabilité médiévale le salaire global des gens qui travaillent par rapport à l’intégralité de leur mission. Les interventions ponctuelles sont par conséquent réalisées par des gens extérieurs.

Il faut préciser, chose qui peut échapper à un homme du XXIème siècle qui connait les grilles comptables modernes,  qu’il n’y a aucune unité dans la gestion des comptes médiévaux. Chaque texte est donc une mine unique d’information sur le lieu dont il parle.

Le territoire étant particulièrement morcelé, la monnaie n’est guère unifiée, les frontières mouvantes : chaque domaine est un cas unique.

La fonction de chatelain

Une même personne peut avoir en gérance plusieurs châtellenie ou pas.  Vraisemblablement, le statut de châtelain est le statut majoritaire, mais la majorité des documents comptables comportent un simple nom en guise de paraphe. Il est donc difficile de trancher sur la question.

Arrêtons-nous quelques instants sur le statut de châtelain. Il s’agit d’une personne titulaire de l’office en question.  A ce titre, en l’absence du seigneur, il dispose des pouvoirs militaires, judiciaires et financiers.

Le châtelain perçoit les redevances sur les terres, qu’elles soient directes ou indirectes. C’est-à-dire qu’elles soient versées par les paysans propriétaires de leur terre ou par des “locataires” (tenures).

Concernant le duché de Bourgogne, et sans en faire une généralité évidemment, nous savons que la partie reçue en nature était divisée en trois.

Une partie revenait au châtelain pour le fonctionnement, une partie était vendue pour générer des fonds, et enfin la dernière était stockée au château.

La partie des redevances perçues en monnaie ( taille , vente d’offices, exploits judiciaires…) étaient utiliser pour les dépenses courantes du château ( travaux, culture, entretien…).

Bien sûr, les châtelains n’étaient pas les seuls en charge de la comptabilité des châteaux. Les prévôts et les baillis également.

Pierre de Blois écrit à Henri II : ” L’armée des fonctionnaires n’est pas moins qu’une nuée de sauterelles.” à propos du duché de Normandie. in Des revenus publics en Normandie au douzième siècle. [Deuxième article.] de Léopold Delisle.

A noter également que des gestionnaires spécifiques existaient également dans des domaines très spécifiques comme la gestion des forêts ou le garde des échoites (Tout bien qui revient au roi par le fisc suite à des amendes données à ses vassaux).

Nous en resterons là car nous avons beaucoup plus d’indications sur les châtelains qui étaient tenus par obligation d’avoir des comptes plus détaillés. Pour observer un cas concret, je vous invite à lire l’article : ” Le contrôle financier en Bourgogne sous les derniers ducs capétiens (1274-1353)” de  H. Jassemin.

Le seigneur dispose de son propre comptable, étant entendu qu’il n’a pas de recette fixe et peu à tout moment exiger plus ou moins par l’intermédiaire de son châtelain puisque de fait tout lui appartient.

La vie rurale autour et dans le chateau.

Après ce focus économique, intéressons-nous de plus près à ce que cela implique en terme de vie quotidienne.

Là encore, nous avons en France une vision très polarisée sur le volet oppression qui est dû principalement à la grande différence entre notre cadre de pensée actuel et aux déformations de l’histoire.

Je vous invite à vous procurer en PDF l’article Maisons luxembourgeoises : fouilles et éthnoarchéologie, de Johnny DEMEULEMEESTER.

Ce dernier exprime de manière tout à fait synthétique la manière dont la construction du château de Luxembourg, en 963, par le comte Sigefroid s’est implantée localement et comment le bourg s’est développé. Armorial de Revel, France (Auvergne), 1456. BNF

Les travaux spécialisés de rénovation font l’objet d’une adjudication visant à mettre en concurrence entre eux des artisans. Par contre, les petits travaux sont vraisemblablement juste annoncés et réalisés par des gens extérieurs.

Cela implique donc qu’autour du château s’installe une vie économique locale forte. Les artisans de la région travaillent donc en tant que “prestataires” mais aussi une manœuvre non spécialisée qui vient pour “mettre du beurre dans les épinards” comme nous dirions aujourd’hui.

Le château génère bien sûr l’implantation autour de lui de personnes qui souhaitent bénéficier de la protection du seigneur puisqu’on l’implante généralement à des points stratégiques, ça tout le monde le sait.

Néanmoins, on a tendance à oublier qu’en présence du seigneur celui-ci est également une manne d’emplois et générateur d’un certain dynamisme commercial. Au Moyen-âge, on consomme majoritairement local pour les produits les plus courants.

Très souvent, le château fort est un peu rafraichi avant l’arrivée des personnes de marque attendues.

On fauche l’herbe dans les cours, on égalise le sol des pièces pour boucher les trous, on redessine les chemins entre les différents bâtiments… Ponctuellement, des personnes extérieures au château, pas forcément qualifiées, sont embauchées pour des travaux complémentaires ou pour gonfler les effectifs de servants pendant la présence de la cour du seigneur.

Selon le rythme auquel le seigneur fréquente ou des hôtes de marque fréquentent le château, ces petits travaux d’appoint engagent plus ou moins de personnels car ils sont réalisés de manière plus ou moins fréquente.

Hors de ces cas de visite, et bien qu’il soit tenu de veiller à l’excellent entretien du lieu, le châtelain réduit les coûts d’entretien en limitant les travaux au strict minimum. Nous sommes donc très loin de l’imaginaire du château tiré à quatre épingles…

Ponctuellement, des métiers liés au climat sont également inscrits dans les comptabilités : système d’évacuation de pluie bouchée à nettoyer, briser la glace sur des points d’eau ou dégager les chemins…

J’ai voulu vous donner par cet article une vision un peu différente et surtout complémentaire aux autres articles déjà réalisés. Cet aspect économique est trop souvent négligé. On pourra pour conclure se référer en complément au travail de A. KERSUZAN et E. SIROT. Pour un simple aperçu, se référer à l’article La vie au château pour ceux qui viennent y travailler. in Dossier d’archéologie n°349.