Histoire

Le droit de cuissage et la ceinture de chastete: une invention du XVIIIème siecle?

Nous savons combien le siècle des Lumières a propagé la désinformation sur l’époque médiévale pour mieux dénigrer la monarchie dans l’opinion et assoir le nouveau mode de gouvernement fruit de la Révolution française.

Il est bon nombre de préjugés qui ont la vie dure et qui, encore aujourd’hui, sont toujours d’actualité.Ceux-ci sont tellement ancrés dans l’inconscient collectif qu’aujourd’hui encore la majorité des gens semblent convaincus de leur véracité.

En réalité, le droit de cuissage comme la ceinture de chasteté sont des inventions purement modernes. C’est ce que je vais tenter de montrer dans cet article.

La ceinture de chastete.

Selon la légende, la ceinture de chasteté serait né au Moyen-âge pour empêcher les femmes restées au pays d’être infidèles. C’est une erreur historique flagrante.

Ainsi, Régine Pernoud rapporte les propos d’Anne de Comnène dans  La femme au temps des croisades paru au Livre de Poche :

Il se produisit alors un mouvement à la fois d’hommes et de femmes tel qu’on ne se souvient pas en avoir jamais vu de semblable : les gens les plus simples étaient réellement poussés par le désir de vénérer le Sépulcre du Seigneur et de visiter les Saints Lieux…

Ces hommes avaient tant d’ardeur et d’élan, que tous les chemins en furent couverts ; les soldats celtes étaient accompagnés d’une multitude de gens sans armes plus nombreux que les grains de sable et que les étoiles, portant des palmes et des croix sur leurs épaules : hommes, femmes et enfants qui laissaient leur pays.

L’usage veut que la femme suive le mari. Néanmoins, lorsque la défense du royaume ou la santé de la dame ne le permettent pas, celle-ci ne l’accompagne pas.

Lorsqu’on part en croisade, on part avant tout pour un pèlerinage en armes mais pour un pèlerinage tout de même ce qui explique le déplacement de la famille complète.

Ainsi, Elevire et Godvere, les épouses de Raymond de Saint-Gilles et Baudoin de Boulogne ont pris la route avec eux tandis qu’Adèle, la femme d’Etienne de Blois, est restée  pour veiller sur le grand domaine des comtés de Bois et de Chartres de son époux ainsi que sur ses trois fils mineurs.

Les femmes sont même partie prenante dans le combat, l’Anonyme de la première croisade parle en ces termes du rôle de ceeles-ci dans la bataille de Dorylée : Nos femmes, ce jour là, nous furent d’un grand secours en apportant de l’eau à boire à nos combattants mais aussi en ne cessant de les encourager au combat et à la défense.

Par ailleurs, la première représentation dont nous disposons de cet objet est un dessin de Konrad Kyerser dans un de ces carnets de voyage qui date de 1405. Aucune source ne mentionne l’usage de cet objet avant la Renaissance. A cette période, on l’utilise dans la bourgeoisie pour se protéger du viol lors de longs voyages.

A partir du XVIIIème siècle, les pulsions sexuelles étant largement réprouvées, on en vient à l’utiliser contre la masturbation qui est considérée comme un vice source de maux.

On utilise donc cette légende donner une certaine légitimité à cette pratique contemporaine au XIXème siècle. Lorsque la vision de la sexualité va évoluer au XXème siècle, on va conserver cette représentation pour mieux décrier la période médiévale, comme une période archaïque symbole de privation de liberté.

Le droit de cuissage

Désolée pour ceux qui fantasment, mais le droit de cuissage est une pure invention du XVIIIème siècle.

La loi interdit le mariage aux vassaux à moins que le suzerain, ou les suzerains si les deux personnes appartiennent à deux mesnies différentes,  donnent leur autorisation.

En effet, la femme va suivre son époux dans sa mesnie et le fruit de leur union appartiendra au suzerain du mari. L’autorisation n’est donc donnée que contre rétribution financière puisqu’un des deux suzerains va perdre son vassal au profit de l’autre.

C’est le  formariage. Cette dernière taxe fut parfois appelée cullage, de cullagium, “collecte”.  On imagine forcement dans l’inconscient collectif les dérives des plaisanteries grivoises à ce sujet…

Voltaire, Beaumarchais et bien d’autres qui aimaient beaucoup se moquer de la noblesse, auraient largement diffusé l’erreur et contribué à donner une image de tout puissance violente aux seigneurs…

Le “droit de prélassement”, le “droit de ravage”  sont des exemples de ces inventions destinées à discréditer l’Ancien Régime et la noblesse… Inventions reprises par nos historiens républicains du XIXème siècle et toujours plus ou moins véhiculées actuellement.

En réalité, le seigneur aurait disposé d’un droit de jambage qui consiste uniquement à placer sa jambe dans le lit des mariés, geste symbolique dont on ne connait pas trop le sens.

Une fois ceci fait, il rentre à son domicile laissant l’époux à ses petites affaires. Cet acte serait celui par lequel un émissaire pouvait faire acte d’une union, au nom de son suzerain. On pense qu’il annonçait que le couple était désormais vassal, comme le serait le fruit de leur union.

Même si effectivement certains ont pu abuser de leur prérogative, il semble qu’il faille relativiser ce que nous savons.

Et oui, les préjugés ont la vie dure…  On peut se demander pourquoi rien n’est fait à l’heure actuelle pour dénoncer ces images faussement diffusées par le passé.

Mais là est un autre débat que je vous laisse le soin de mener éventuellement dans les commentaires. En ce qui me concerne, j’ai ma propre opinion et mon objectif n’est pas de l’évoquer ici.

Si la question vous intéresse, procurez-vous pour aller plus loin le livre Le Droit de cuissage : La fabrication d’un mythe, XIIIème – XXème siècle de Alain Boureau, 1995, Albin Michel.

7 Responses to Le droit de cuissage et la ceinture de chastete: une invention du XVIIIème siecle?

  1. Le moine says:

    Je suis tout à fait d’accord avec toi pour la ceinture de chasteté…
    En fait le Moyen-Age ne se préoccupait pas du tout de pudeur…il était même bien plus libéré sexuellement qu’aujourd’hui.
    La ceinture de chasteté est un fantasme de contes et légendes. L’ouvrage aurait été bien trop coûteux pour un châtelain qui ne disposait pas forcément d’un forgeron assez qualifié pour ce genre d’ouvrage. de plus il aurait été impossible pour la dame de faire sa toilette ou ses besoins avec.
    J’émettrai quand même quelques réserves sur tes affirmations concernant le droit de cuissage. Tu as tout à fait raison de mentionner l’aspect financier du transfert de l’épouse d’une mesnie à une autre, et bien plus de citer le droit de jambage origine de si nombreux fantasmes à propos des moeurs ignobles de la noblesse.(il s’agissait en fait pour le seigneur de symboliquement marquer son autorité sur le lit du couple et tout ce qu’il pouvait engendrer)
    Mais dans les faits le droit de cuissage existait réellement: que les aristocrates en aient réellement profité est une autre question.
    Le fait est que le seigneur avait virtuellement le devoir de vérifier les qualités de la nouvelle épouse pour son vassal: que ce soit en discutant avec elle…ou en le précédant dans la couche nuptiale… (Pendant la Révolution francaise le duc de Berry, alors émigré n’hésita d’ailleurs pas à en abuser…même en terre étrangère).
    Les anglais usaient d’ailleurs d’un terme beaucoup plus trivial pour désigner ce droit: F.U.C.K qui veut littéralement dire “Fornicate Under the Control of the King”.

    • Cernunnos says:

      Que le suzerain est le devoir de s’assurer des qualités de l’épouse de son vassal est une chose mais j’insiste sur le fait que les débordements de certains ne constituent pas un état de fait. En outre, l’exemple que tu exploites, me semble-t-il, ne correspond pas à la période médiévale qui était le propos de mon article.

      Je considère donc à la lumière de ton ajout qu’on peut supposer que ce droit de cuissage serait éventuellement une dérive post-médiévale du droit de jambage. Mais toutes mes recherches m’ont clairement démontrées que le droit de cuissage, tel qu’entendu dans l’inconscient collectif, sur la période qui nous occupe est un vaste fantasme.

      Procure-toi l’ouvrage mentionné, il est très précis sur la question et très intéressant.

  2. Le moine says:

    Je suis en effet dans l’erreure en disant que des cas particuliers peuvent constituer une preuve…

  3. Cernunnos says:

    J’ai volontairement créer ce sujet pour constituer un débat en fait… et tu te rends si facilement… snif … quel dommage!

    Je savais que ça ferait réagir et j’espérais secrètement booster les commentaires. N’y voit pas là une quelconque insistance de ma part, j’essaye juste de faire un peu bouger le site.

    En fait, ce qui me semble délicat dans cette histoire, c’est qu’il ne nous reste de traces concrètes de ces coutumes ni dans le droit positif, ni dans les archives publiques. Par contre, on dispose de jugements de suzerains qui auraient abusé de leurs prérogatives. Donc ça me parait un peu gros.

    En outre, je t’invite à te rendre sur ce lien :http://www.zetetique.ldh.org/cuissage.html qui résume très bien les différentes tractations historiques qui ont mené à la survivance de ce mythe, par ailleurs évoquées dans le livre de Boureau.

  4. YouGo says:

    Pour ma part, j’étais déjà au fait que l’une et l’autre de ses pratiques n’étaient qu’exagération et fantasme de la part des bien-penseurs des XVIIIè siècles et suivants. Je ne suis donc pas en mesure de contester, en revanche, je peux en remettre une couche concernant l’accompagnement des femmes au combat. Pas directement sur les champs de bataille mais à l’arrière, dans les campements : nourriture et soins. Les enfants étaient également présents, me semble-t-il, et ceux-ci étaient particulièrement utiles pour aller dérober quelques poulets aux paysans du coin. Mais je m’éloigne du sujet de l’article.

    À noter que la ceinture de chasteté est présente dans une chanson que je ne sais malheureusement pas dater mais qui a sans doute été écrite par un auteur du XVIIIè siècle.

  5. L. Allison says:

    Bonjours, cet article est très intéressant. En effet je travaillais pour les TPE du bac sur la problématique: “comment les hommes de lettres romantiques contestent -ils le contexte socio-politique ss la restauration et la monarchie?”. En étudiant une oeuvre de Musset “Lorenzaccio” où est évoqué cette “loi” je me mis à faire des recherches et suis tomber ici. C’est étonnant ces rumeurs, et cela est affligeant de savoir que l’histoire n’y remédie pas… Cependant j’ai entendu dire qu’il y avait des témoignages et documts historiques … ? Tous ceci reste ambigue… Cependant très bon article =) Bonne continuation

    • Cernunnos says:

      Merci à toi pour tes encouragements.

      Tu dis qu’il existe des sources historiques concernant la ceinture de chasteté et ce droit de cuissage célèbre… Je te poserais deux questions simples :

      - Ces sources sont-elles de première main ( c’est-à-dire issues de documents d’époque et pas des documents d’une autre période qui rapportent ces faits)?

      - Qui sont les auteurs de ces sources, et quelle fiabilité celles-ci peuvent-elles avoir s’il s’agit de documents rapportés?

      En tout cas, je serais ravie d’en savoir plus sur les sources que tu évoques si tu veux bien afin d’améliorer mon article et le compléter éventuellement grâce à ton intervention.

      A très bientôt.
      Cernunnos.

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