Litterature medievale

Magie des contes de fees ou quotidien medieval ?

On a l’habitude de le dire : Le Moyen-âge c’est le temps « des contes de fées ». Châteaux, princesses et chevaliers font rêver les enfants. Dragons, lutins, ogres et autres monstres les fascinent. Mais les contes de fées ce n’est pas seulement le temps du Moyen-âge pour rêver, bien souvent c’est aussi, comme avec les enluminures, le moyen de rentrer dans le quotidien médiéval.
Bien sûr il faut y aller à pas de loup car le prisme est déformateur. En effet,  tout comme les enluminures ne sont pas des photos mais des représentations symboliques, les contes de fées ne sont pas des documentaires loin s’en faut. Toutefois, quelques historien(ne)s étayent avec succès leurs réflexions par le biais de contes et autres fabliaux. ( Se référer à l’ouvrage Le quotidien au temps des fabliaux, voir ici.).

Sans aller jusque là,  j’aimerais juste m’interroger avec vous sur quelques passages de contes très connus que certains travaux d’universitaires éclairent d’un jour nouveau.

Blanche-Neige et la symbolique des couleurs.

C’était au milieu de l’hiver, et les flocons de neige tombaient comme des plumes ; une reine était assise près de sa fenêtre au cadre d’ébène et cousait. Et comme elle cousait et regardait la neige, elle se piqua les doigts avec son épingle et trois gouttes de sang en tombèrent. Et voyant ce rouge si beau sur la neige blanche, elle se dit :

 

 

« Oh ! si j’avais un enfant blanc comme la neige, rouge comme le sang et noir comme l’ébène ! »

 

 

 

Ainsi commence le conte de Blanche-Neige des frères Grimm, écrivains du XIXème siècle qui mirent par écrit les récits du folklore allemand, fixant ainsi des traditions orales très anciennes… Si anciennes qu’on ne prend pas beaucoup de risque à dire que déjà ces histoires se racontaient probablement déjà au Moyen-âge. Il ne m’en faut donc pas plus pour y trouver là matière à vous en parler.

Que pourrait donc bien nous apprendre ce conte sur le Moyen-Age? Examinons ligne à ligne : C’était au milieu de l’hiver, et les flocons de neige tombaient comme des plumes. Bon! ça je vous l’accorde la neige n’a rien d’un scoop, encore que … Vous savez très bien que derrière ce mot de “neige”, c’est la couleur blanche qui est introduite. Une reine était assise près de sa fenêtre au cadre d’ébène et cousait . Là encore pas très original: une dame de la noblesse qui fait des travaux d’aiguilles pour meubler ses journées d’hiver… sauf que… le cadre d’ébène est présent, autrement dit un bois d’une couleur sombre à un point tel qu’on l’en dit noir. Et comme elle cousait et regardait la neige, elle se piqua les doigts avec son épingle et trois gouttes de sang en tombèrent.Mince ! notre reine est maladroite la voilà qui se pique et donc trois gouttes de sang (pour ceux qui se demandent « Pourquoi trois quand une seule aurait suffit ?» je vous renvoie à la symbolique religieuse de la trinité et au désir d’enfant qui suit,voyez ça comme une bénédiction divine). Donc le sang enfin, amène la couleur rouge.
Le tout résumé, et accentué ce faisant,  par la Reine elle même dans la formule qui suit : « Oh ! si j’avais un enfant blanc comme la neige, rouge comme le sang et noir comme l’ébène ! »Où chacun comprendra « au teint blanc comme la neige, aux lèvres rouges comme le sang et au cheveux noirs comme l’ébène ». C’est sur la thématique de ces trois couleurs que j’aimerai insister.

 

Pourquoi ce choix ? Peut être parce que comme le dit Michel Pastoureau : « Dans le système symbolique de l’Antiquité, qui tournait autour de trois pôles, le blanc représentait l’incolore, le noir était grosso modo le sale, et le rouge était la couleur, la seule digne de ce nom ». A noter que si on regarde du côté de l’Asie ce concept reste pertinent ,regardez par exemple la beauté idéale incarnée par le maquillage des Geisha.

Au Moyen-âge, le rouge va dominer jusqu’au XIIe XIII ième siècle, époque à laquelle il va décliner au profit du bleu simplement parce que Saint Louis va consacrer la France à la protection de la Vierge qui, comme l’atteste les enluminures, se pare d’un manteau d’azur. Le Royaume de France ayant déjà ses armoiries sur champ d’azur, et les rois faisant la part belle au bleu dans leur garde robe, il n’en faudra pas plus pour lui donner le moyen de supplanter le rouge, qui depuis la pourpre impériale incarnait le pouvoir et la richesse. Toujours avec les enluminures on peut noter sur les représentations de joueurs d’échec que l’échiquier comporte des pions blancs (incolore) opposés à des pions rouges (la couleur par excellence).

On sait aussi que pour la mariée médiévale c’est sa plus belle robe qu’elle portera, et même paysanne elle aura une robe rouge. Bien sûr ce ne sera pas le rouge intense de la cochenille mais plutôt celui plus fade de la garance, mais c’est bien dans le rouge que les teinturiers sont les meilleurs

Alors si le régime alimentaire peut être un marqueur social au moyen age il n’échappe à personne que la couleur du vêtement à toutes les raisons de l’être plus encore.
Le Rouge est néanmoins porteur d’une symbolique ambivalente : S’ il est l’amour mariage (positif), il est aussi l’amour passion (négatif). S’ il y a le rouge du Sacré, il y a aussi le rouge du chevalier félon.

Face au rouge se trouve le blanc absence de couleur ou parfois considéré comme la somme de toutes les couleurs , du latincandida qui signifie blanc on obtient le mot candide qui sous entend naïf (au sens de celui qui ne sait pas qui n’est pas entaché). La neige et son blanc virginal : c’est ce rapport à la virginité qui amènera les robes blanches des mariées bourgeoise du XIX ème siècle. Mais où est donc l’ambivalence du blanc? Peut être dans le fait que si les enfants royaux sont habillés de blanc jusque 7ans, la cour de France porte le deuil en blanc jusqu’au XVIe siècle car c’est avant tout la couleur du passage.

S’il n’est pas opposé au blanc, comme cela nous semble évident de nos jours, que symbolise donc le noir au Moyen-âge. Pour l’Antiquité, le noir est avant tout la couleur de la terre, or de la terre l’homme tire sa subsistance. A cette époque donc, la notion de fertilité attachée à la terre et reliée à la couleur noire. Les corbeaux noirs ne sont pas pour l’Antiquité des oiseaux de mauvais augures car le noir du mal et du péché sont des notions toutes chrétiennes.

En effet c’est le christianisme qui va donner au noir son côté très négatif. Quand au revirement qui va faire tendre au fait que de nos jours le noir « ça fait sérieux »,  je laisse Michel Pastoureau vous en parler mieux que moi :

« Le noir est considéré comme le contraire de la couleur. Or la morale sociale se met à penser la couleur comme une matière et donc comme un luxe, un désordre. Car une querelle philosophique a parcouru le Moyen Age : la couleur est-elle de la matière ou est-ce de la lumière ? Pour Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, c’est de la lumière. Pour saint Bernard, abbé de Clairvaux, c’est de la matière. Ainsi naît un affrontement entre chromophiles (Pierre et les clunisiens) et chromophobes (Bernard de Clairvaux).

Le noir, par opposition à la couleur, devient digne, se rachète une vertu. Tout commence en Italie chez les patriciens, très riches, qui, après la peste de 1348, se voient interdits par des lois somptuaires de porter des bleus ou des rouges jugés trop ostentatoires. Ils se rabattent sur le noir. Les princes, jaloux, s’emparent de cette mode, en particulier la cour de Bourgogne, qui sera la plus puissante d’Europe au XVe siècle. En France, le noir arrive très précisément en 1390, année où le fils cadet de Charles VI se marie avec l’héritière des Visconti, qui apporte cette « couleur » de la cour de Milan. Ce noir-là est moral et noble, il séduit donc aussi les gens de robe, qui exercent une autorité et entendent paraître vertueux. On va même jusqu’à dénicher des saints noirs, comme saint Maurice, qui trône dans la cathédrale de Magdebourg. A la fin du XIVe siècle, Balthazar, le roi mage, vire soudain de peau et s’assombrit. Idem avec la reine de Saba, qui, sur les images, apparaît avec une superbe peau d’ébène. D’ailleurs, la morale religieuse entre dans la danse, avec la Réforme protestante, chromoclaste, qui bannit toute couleur. »

C’est dans la symbolique du noir qu’on imagine aisément que le conte de Blanche-Neige est anté- médiéval où plus simplement anté-chrétien car quelle mère souhaiterait une telle symbolique pour son enfant. C’est par le choix de ces trois couleurs aussi que l’on ressent que cette histoire est avant tout un conte qui comme tous les contes est chargés de faire passer un message à ceux à qui on le raconte. En effet, le conte n’est ni une légende (aucune part de vérité ) ni un mythe (il n’explicite pas les origines des choses) mais ça c’est une autre histoire qui demande un autre article, promis pour une prochaine fois. Changeons donc de princesse, la suivante est à l’affiche depuis peu car Disney s’en est entiché, c’est la Princesse Raiponce.

La Princesse Raiponce.


Il était une fois un mari et son épouse, qui souhaitaient depuis longtemps avoir un enfant. Un jour enfin, la femme caressa l’espoir que le Bon Dieu exaucerait ses vœux.
Ces gens avaient à l’arrière de leur maison, une petite fenêtre depuis laquelle ils pouvaient apercevoir un splendide jardin où poussaient les plus belles fleurs et les meilleures simples ; mais il était entouré d’un haut mur et personne ne s’y risquait car il appartenait à une puissante magicienne que tous craignaient.
Un jour, la femme se tenait devant la fenêtre et regardait dans le jardin. Là elle y vit une plate-bande où poussaient de belles raiponces qui paraissaient si fraîches et vertes qu’elle eut une grande envie d’en manger.

Cette jolie princesse qui va se voir affublée d’une longueur de cheveux telle, que son amoureux pourra s’en servir comme échelle, porte un nom bien spécial vous ne trouvez pas ? RAIPONCE !!!
Alors qui sait ce qu’est la raiponce de nos jours ? Au moins nous reste il ce conte pour attester d’usages aujourd’hui caduques, comme la consommation de la campanule raiponce. En effet nos ancêtres, n’ayant pas nos légumes aux rendements généreux, ils devaient le plus souvent puiser dans les ressources de la nature sauvage. Ainsi, toutes sortes de plantes (raiponce, bardane etc…) fournissaient des racines comestibles, là où aujourd’hui la carotte suffit. De même d’autres faisaient office de verdure (rosette de coquelicot, raiponce, siléne, plantain etc…), là où de nos jours on mange de la salade.
Le nom même de raiponce vient de rapunculus qui en latin signifie « petite racine » cette double dénomination atteste bien de son usage .On l’appelle campanule de par sa fleur en forme de clochette mais on lui ajoint le qualificatif de rapunculus par rapport à sa racine qu’on utilise aussi
On voit combien ce conte à dû s’adapter aux usages, quand on sait qu’il s’est aussi appelé DOUCETTE ( autre nom de la Mâche). Pour continuer d’être raconté il aura bien fallu substituer à la campanule que plus personne ne consommait une plante plus commune comme la mâche. Dans notre jardin, le courtil paysan est celui qui rassemble toutes ces petites sauvageonnes qui ont nourrit nos ancêtres au printemps.

La Belle au Bois dormant.


“…Après les cérémonies du Baptême toute la compagnie revint au Palais du Roi, où il y avait un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune d’elles un couvert magnifique, avec un étui d’or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille Fée qu’on n’avait point priée parce qu’il y avait plus de cinquante ans qu’elle n’était sortie d’une Tour et qu’on la croyait morte, ou enchantée.
Le Roi lui fit donner un couvert, mais il n’y eut pas moyen de lui donner un étui d’or massif, comme aux autres, parce que l’on n’en avait fait faire que sept pour les sept Fées. La vieille crut qu’on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents.”

Je ne sais pas vous, mais enfant lorsque j’ai entendu ce conte pour la première fois je me suis dis: “Tiens quel drôle d’idée d’offrir un étui pour y ranger ses couverts !!!” C’est en étudiant les coutumes médiévales de la table que j’en ai découvert la raison :
Au Moyen-âge, on arrive aux banquets avec ses couverts : entendez avec son couteau (plus exactement une dague que porte le seigneur,et dont il se servira pour couper la viande de sa Dame qui elle n’en porte pas.) et aussi une cuillère que chacun a dans son escarcelle. Pour preuve, les vestiges de ces couverts, présents dans les musées, ont des manches très courts justement pour être rangés de la sorte. C’est pourquoi offrir aux invités des couverts dans un étui est un réel cadeau que l’on ne fait pas tous les jours, ni pour n’importe qui.
En général seul l’invité de marque pouvait se voir attribuer cet honneur. Le seigneur qui recevait, avait en général à sa table, des vassaux, subalternes qu’il pouvait choisir d’honorer en partageant avec eux un met qui lui est normalement réservé. Mais aussi un suzerain qu’il pouvait honorer en faisant un cadeau à lui seul . Les couverts armoriés étaient très appréciés pour cela.
A la lueur de cette éclaircissement on comprend mieux la portée du geste dans le conte : les fées sont considérées comme supérieures au Roi qui les reçoit, telles des personnes suzeraines. Il ne faut pas oublier que notre roi attend d’elles qu’elles comblent de bienfaits son nouveau né autant les mettre dans de bonnes dispositions non ?
Une fois de plus quelques lignes dans un conte nous éclaire sur des usages anciens, à noter cependant que pour les frères Grimm un ensemble de couverts se compose de couteau, cuillère, fourchette , et oui ! N’oublions pas qu’ils écrivent cela au tout début du XIXème siècle, quand la fourchette a trouvé sa pleine place sur la table. [ndlr : la fourchette n'arrive en France qu'en 1324, d'après l'Almanach des Français, Traditions et variations, 1994, page 49]
Quittons les princesses un petit instant et passons au célèbre Petit Chaperon rouge, qui viendra vous rendre visite dans la suite de l’article…


 

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